|
Une seconde de
l’indicible détresse
1
Où reposer ton visage ?
Où reposer ton visage ?
Sur une main ouverte
Un regard qu’emporte la mer
Un souffle à l’orée
D’un baiser mourant ?
Tu me cherchais
Dans la chambre désertée
Tu as trouvé la fraîcheur de l’air
Dans un carreau brisé.
Pour atteindre la lune
Il t’a fallu
Te jeter dans le vide.

2
Je n’ai pas oublié ton visage
Je n’ai pas oublié ton visage
Je n’ai pas oublié les lèvres sur ton
visage
Je n’ai pas oublié la voix sur tes
lèvres
Je n’ai pas oublié les mots dans ta voix
Surtout pas ton regard
qui
fuyait avec tes mots
La pomme d’amour amère
sous le sucre luisant et rouge
3
Dessine-moi
Que se révèle à moi la porte embrasée
Comme apparaît la lune
Au milieu d’une nuit pure
Quand tu ouvres les yeux
Je veux être l’étoile
Dessine-moi
En commençant par les mains
Je veux apprendre à te connaître sans
te voir
Trouver le cœur des choses
En aveugle
Dans le noir
Et là, contre l’arête d’une fissure
Jeter une ancre impossible.
4
Tu sèmes encore
Tu sèmes encore
Le grain de poussière
Du lit tari d’une rivière.
Tu attends
Que se lève une aile
Une hirondelle.
Tu attends.
Tu t’agenouilles
Plies
la terre aride
Sous ton bras
Et t’en vas
Semer ton désir
Ailleurs.
À contrecœur.

5
Un loup m’appelait
J’ai balayé le plancher sale
Enroulé la natte
L’ai brûlée.
J’ai dormi à même le sol
Me suis noyée dans mon ombre.
Entre deux tanières
Un loup m’appelait.
J’ai arpenté le trottoir
D’œil en œil
De main en main
Comme une pute qui ne sait rien
Que se vendre
Contre la monnaie d’un singe.
J’ai tiré les rideaux
Fait entrer le soleil
Tissé une natte nouvelle.
Il m’a dit :
Tu es ma dernière maison.
J’ai entendu
La porte se refermer.

6
Écoute
Entre les cases de la marelle
Le saut ouvre le chemin.
Marche.
Le pied se rappelle
La chute.
Qui donc a oublié ?
Toi ?
As-tu tant rêvé du ciel ?
La terre attendait
Bien avant ta blessure
Ton retour.
Chaque pas efface
Un peu de l’ancien silence.
Écoute.
Même immobile
Le vent marche en toi.
Et la danse demeure.
7
Ressac
Peut-on nourrir d’écume
une
faim d’infini ?
Songe sans cesse
le
ressac.
Peut-on mourir d’écume ?
La mer rapporte sur la grève
les
bois morts,
les
coquillages brisés,
les
vers polis.
Écume…
8
Un peu de soleil
Une caresse
Un peu de soleil
Une cruche d’eau
Un morceau de pain.
Tout est là.
Pourtant
Notre acharnement à labourer le monde
A le fouir à notre image
Jusqu’à nous enterrer
Dans le trou sans fin
Dont nous sommes faits.

9
Il parlait aux oiseaux
Qui peut voler les mains fermées,
voler
avec un butin
d’âmes
ou de biens,
voler
en volant,
les
mains pleines de vent ?
Comme ils pèsent,
ces
riens qui nous lient au néant.
Lâcher proie
pour
ce qui demeure
Ainsi l’or coula
dans
la bouche de François
qui
marchait pieds nus
Certains virent
des
ailes dans son dos.
Il parlait aux oiseaux.
Il pleurait pour l’Homme.
10
Des hommes
Ni le merle des haies
Ni le moineau des pierres tièdes
Encore moins la colombe
Au col de lait
Dont j’ai cueilli les plumes
Pour écrire
Dès que j’ouvre les yeux
Ce sont les corbeaux de suie
Les corneilles
Leurs cris labourent le matin
Je cherche à déchiffrer
L’écriture noire
En vain
Je m’approche de la fenêtre
Le ciel est calme
Les croassements
Ne viennent pas des branches
Ils ne tombent pas des ailes
Ils montent d’en bas
Où les arbres en flammes harcèlent l’horizon
Ce ne sont pas les oiseaux
Ce sont les hommes
Qui hurlent

11
Et puis… se ferme
Car il n’y a nulle part où aller
L’amour le sait.
Il est le présent
de
la mort attendrie
sur
la vie.
La bouche à laquelle vient une bouche
Murmurer.
Attente
Peur de l’attente
au
seuil qui s’ouvre
puis
se ferme.
Pressentiment d’un infini
dérobé à l’imposture de la lumière,
ravi au coup de grâce.

12
Au cœur du bois mort
Souche abandonnée.
Sous terre, les racines
Rêvent encore.
Dans le secret des sols
Le mycélium rassemble
Les arbres absents.
En chaque crépuscule
Une aube prend patience
Au cœur du bois mort.
Pierre après pierre
L’homme mesure son temps.
Sable et ressac.
Nos sèves cherchent un lit.
Le monde reprend.
13
Écrirais-je encore des vers ?
Si j’étais seule ici-bas,
Si le monde des hommes avait déserté
la terre,
S’il n’y avait plus un visage pour
m’attester,
Une voix pour m’appeler,
Une main pour me caresser
Ou me jeter la première pierre,
Que ferais-je ?
De quelles couleurs habillerais-je ma
face ?
Ecrirais-je encore des vers ?
J’écouterais ma détresse.
Puis le vent,
Le chuchotement des feuilles,
Le battement d’une aile,
Le bruissement des bêtes dans la
forêt.
J’apprendrais à lire
Les teintes des fleurs,
L’odeur des écorces,
Les empreintes sur le sol.
J’apprendrais les mots des animaux.
Il y a tant de langages
Et le temps est si court.
J’apprendrais
L’humilité joyeuse.
J’occuperais mes mains
A peindre les pierres avec un peu
d’eau
Et regarderais le soleil
Effacer mes tableaux.
Je les plongerais
Dans les pigments fabuleux des
roches.
Je marcherais au bord des rivières.
J’apprendrais à ne plus dire
L’éclat de la lumière
Sur le fil de l’eau.
J’apprendrais à me taire.
Ma bouche serait nue.
Mon chant ne serait plus de mots,
Mais ode à la joie
Ou sanglot.
Et puis je partirais
Comme je suis venue :
Par un accouchement.

©Anna
Maria Celli
|