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ARCHIVES : CRÉAPHONIE

 

Automne 2026

 

 

Anna Maria Celli :

 

Une seconde de l’indicible détresse.

 

Poèmes inédits et images

 

(*)

 

 

Une seconde de l’indicible détresse

 

 

1

Où reposer ton visage ?

 

Où reposer ton visage ?

Sur une main ouverte

Un regard qu’emporte la mer

Un souffle à l’orée

D’un baiser mourant ?

Tu me cherchais

Dans la chambre désertée

Tu as trouvé la fraîcheur de l’air

Dans un carreau brisé.

 

Pour atteindre la lune

Il t’a fallu

Te jeter dans le vide.

 

Peut être de l’art

 

 

 

2

Je n’ai pas oublié ton visage

 

Je n’ai pas oublié ton visage

Je n’ai pas oublié les lèvres sur ton visage

Je n’ai pas oublié la voix sur tes lèvres

Je n’ai pas oublié les mots dans ta voix

Surtout pas ton regard

qui fuyait avec tes mots

La pomme d’amour amère

sous le sucre luisant et rouge

 

 

 

3

Dessine-moi

 

Que se révèle à moi la porte embrasée

Comme apparaît la lune

Au milieu d’une nuit pure

Quand tu ouvres les yeux

Je veux être l’étoile

 

Dessine-moi

En commençant par les mains

Je veux apprendre à te connaître sans te voir

Trouver le cœur des choses

En aveugle

Dans le noir

Et là, contre l’arête d’une fissure

Jeter une ancre impossible.

 

 

 

4

Tu sèmes encore

 

Tu sèmes encore

Le grain de poussière

Du lit tari d’une rivière.

Tu attends

Que se lève une aile

Une hirondelle.

Tu attends.

Tu t’agenouilles

Plies la terre aride

Sous ton bras

Et t’en vas

Semer ton désir

Ailleurs.

À contrecœur.

 

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5

Un loup m’appelait

 

J’ai balayé le plancher sale

Enroulé la natte

L’ai brûlée.

 

J’ai dormi à même le sol

Me suis noyée dans mon ombre.

Entre deux tanières

Un loup m’appelait.

 

 

J’ai arpenté le trottoir

D’œil en œil

De main en main

Comme une pute qui ne sait rien

Que se vendre

Contre la monnaie d’un singe.

 

J’ai tiré les rideaux

Fait entrer le soleil

Tissé une natte nouvelle.

 

Il m’a dit :

Tu es ma dernière maison.

J’ai entendu

La porte se refermer.

 

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6

Écoute

 

Entre les cases de la marelle

Le saut ouvre le chemin.

Marche.

Le pied se rappelle

La chute.

Qui donc a oublié ?

Toi ?

As-tu tant rêvé du ciel ?

La terre attendait

Bien avant ta blessure

Ton retour.

Chaque pas efface

Un peu de l’ancien silence.

Écoute.

Même immobile

Le vent marche en toi.

Et la danse demeure.

 

 

 

7

Ressac

 

Peut-on nourrir d’écume

une faim d’infini ?

Songe sans cesse

le ressac.

Peut-on mourir d’écume ?

La mer rapporte sur la grève

les bois morts,

les coquillages brisés,

les vers polis.

 

Écume…

 

 

 

8

Un peu de soleil

 

Une caresse

Un peu de soleil

Une cruche d’eau

Un morceau de pain.

 

Tout est là.

 

Pourtant

Notre acharnement à labourer le monde

A le fouir à notre image

Jusqu’à nous enterrer

Dans le trou sans fin

Dont nous sommes faits.

 

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9

Il parlait aux oiseaux

 

Qui peut voler les mains fermées,

voler avec un butin

d’âmes ou de biens,

voler en volant,

les mains pleines de vent ?

 

Comme ils pèsent,

ces riens qui nous lient au néant.

Lâcher proie

pour ce qui demeure

 

Ainsi l’or coula

dans la bouche de François

qui marchait pieds nus

 

Certains virent

des ailes dans son dos.

 

Il parlait aux oiseaux.

Il pleurait pour l’Homme.

 

 

 

10

Des hommes

 

Ni le merle des haies

Ni le moineau des pierres tièdes

Encore moins la colombe

Au col de lait

Dont j’ai cueilli les plumes

Pour écrire

 

Dès que j’ouvre les yeux

Ce sont les corbeaux de suie

Les corneilles

 

Leurs cris labourent le matin

Je cherche à déchiffrer

L’écriture noire

 

En vain

 

Je m’approche de la fenêtre

Le ciel est calme

Les croassements

Ne viennent pas des branches

Ils ne tombent pas des ailes

Ils montent d’en bas

Où les arbres en flammes harcèlent l’horizon

 

Ce ne sont pas les oiseaux

Ce sont les hommes

Qui hurlent

 

Peut être de l’art

 

 

 

11

Et puis… se ferme

 

Car il n’y a nulle part où aller

L’amour le sait.

 

Il est le présent

de la mort attendrie

sur la vie.

 

La bouche à laquelle vient une bouche

Murmurer.

 

Attente

Peur de l’attente

au seuil qui s’ouvre

puis se ferme.

 

Pressentiment d’un infini

dérobé à l’imposture de la lumière,

ravi au coup de grâce.

 

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12

Au cœur du bois mort

 

Souche abandonnée.

Sous terre, les racines

Rêvent encore.

 

Dans le secret des sols

Le mycélium rassemble

Les arbres absents.

 

En chaque crépuscule

Une aube prend patience

Au cœur du bois mort.

 

Pierre après pierre

L’homme mesure son temps.

Sable et ressac.

 

Nos sèves cherchent un lit.

Le monde reprend.

 

 

 

13

Écrirais-je encore des vers ?

 

Si j’étais seule ici-bas,

Si le monde des hommes avait déserté la terre,

S’il n’y avait plus un visage pour m’attester,

Une voix pour m’appeler,

Une main pour me caresser

Ou me jeter la première pierre,

Que ferais-je ?

 

De quelles couleurs habillerais-je ma face ?

Ecrirais-je encore des vers ?

 

J’écouterais ma détresse.

Puis le vent,

Le chuchotement des feuilles,

Le battement d’une aile,

Le bruissement des bêtes dans la forêt.

 

J’apprendrais à lire

Les teintes des fleurs,

L’odeur des écorces,

Les empreintes sur le sol.

 

J’apprendrais les mots des animaux.

Il y a tant de langages

Et le temps est si court.

 

J’apprendrais

L’humilité joyeuse.

 

J’occuperais mes mains

A peindre les pierres avec un peu d’eau

Et regarderais le soleil

Effacer mes tableaux.

 

 

Je les plongerais

Dans les pigments fabuleux des roches.

 

Je marcherais au bord des rivières.

 

J’apprendrais à ne plus dire

L’éclat de la lumière

Sur le fil de l’eau.

 

J’apprendrais à me taire.

 

Ma bouche serait nue.

Mon chant ne serait plus de mots,

Mais ode à la joie

Ou sanglot.

 

Et puis je partirais

Comme je suis venue :

Par un accouchement.

 

Peut être de l’art

 

©Anna Maria Celli

 

 

(*)

 

Anna Maria Celli est une autrice, poète et dramaturge née au Maroc, de mère espagnole et de père corse. Après des études de philosophie, elle se consacre à l’écriture tout en développant une activité artistique et culturelle variée.

Son œuvre comprend des romans, de nombreux recueils de poésie, des pièces de théâtre ainsi que des scénarios écrits en collaboration avec le réalisateur et scénariste Léandre-Alain Baker. Parmi ses publications récentes figurent Ce qu’il faut de sanglots (2025), Testa Mora (2024), Fulena (2024) et Jeanne, Épouse Barbe Bleue (2025), Pétales (2026, aux Éditions Douro).

Ses textes ont également été publiés dans de nombreuses revues littéraires et plusieurs ouvrages collectifs. Elle anime depuis plusieurs années des ateliers d’écriture, notamment autour du haïku, auprès de collégiens, lycéens et étudiants, en France comme au Sénégal.

Parallèlement à son activité littéraire, Anna Maria Celli exerce une activité d’artiste plasticienne et collabore régulièrement avec des artistes plasticiens, photographes et peintres, pour lesquels elle écrit des textes d’exposition. Son travail explore les liens entre littérature, arts visuels et création collective. Ainsi les images se sont échappées des poèmes, les mots se sont épaissis de matières : papier, encres, peintures, tissus. 

Celles qui accompagnent les poèmes ci-dessus sont des compositions mixtes. 

Pour faire plus ample connaissance avec l’écrivaine-artiste et son œuvre, nous invitons nos lecteurs à explorer son site. Et aussi à revisiter ses présences à Francopolis : au Salon de lecture de janvier-février 2019 (le groupage inédit Le poème se lit sur l'or de ses fissures), ainsi que plusieurs choix aux coups de cœur des membres (François Minod, octobre 2015 ; Éliette Vialle : mars 2017, mars-avril 2018, mai-juin 2020, septembre-octobre 2022).

 

 

 

Créaphonie : Anna Maria Celli

Francopolis, Automne 2026

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