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ARCHIVES FRANCO-SEMAILLES

 

Été 2026

 

Louise Guersan :

« l’océan que seules savent sonder les sirènes ».

 

Poèmes inédits

(*)

 

 

Le grand boom

Boom boom boom boom,

L’air frémit,

Quelque chose tonne,

Régulier,

Puissant,

Profond,

Mais l’on n’entend pas de tonnerre

Et le ciel est bleu.

Boom boom boom boom,

D’où viennent ces vibrations,

Ces percussions,

Cette grave résonnance ?

On se tourne de tous les côtés,

S’interrogeant les uns les autres,

Sourcils levés,

Yeux ronds,

Fronts plissés…

Mais qu’est-ce donc que cela ?

Le bruit se rapproche,

Lentement mais sûrement.

La guerre ?

Cette foutue guerre que l’on annonce

Sur toutes les ondes ?

La guerre immonde

Qui démembre

Éviscère

Et répand des fleuves de sang ?

Serait-ce cela : le son du canon ?

Non,

Pas avec cette étrange régularité.

Boom boom boom boom,

Mais ce n’est pas non plus

La cinquième de Beethoven.

Pas assez d’instruments.

Pas de cors ou de clarinettes,

Pas de trompettes, de flûtes ou de timbales.

« Ne dirait-on pas un tambour ? »

Suggère un pâle jeune homme blond,

Aussi frêle qu’Aymerillot devant les murs de Narbonne.

« Un tambour. Oui, c’est cela »,

Disent les hommes en chœur.

Et en chœur les femmes reprennent

« Joli tambour, donnez-moi votre cœur ».

Mais on ne voit pas s’approcher de jeunes gens

Frappant la peau tendue

De leurs habiles baguettes

Et marchant à pas cadencés.

Le son est maintenant proche

Mais est-il liesse ou tristesse ?

Est-il le joyeux éclat de la vie

Ou le sombre drame de la mort

Qui avance sans férir,

Inébranlable

Et précédant la sonnerie aux morts ?

Nul ne le sait et sur les peaux devenues moites

Passent des frissons,

En incertaines et convulsives vagues,

Funestes ondoiements

Tressaillements.

Mais bientôt l’on se fige,

Ébahis.

Oui, c’est bien un tambour qui s’approche,

Un beau tambour fait du bois d’un bouleau

Ramassé en hiver,

Lisse et sans nœuds,

Un beau tambour bien rond

D’un beau rouge cramoisi

Aussi vif qu’une cerise sucrée et mûre,

Et dont les baguettes sont d’érable.

Mais le tambour est seul,

Aucun éphèbe ne le porte,

Personne ne tient les baguettes qui

Cependant

Le frappent en cadence.

Et comme il est venu, il s’éloigne,

Emmenant avec lui

Son mystère.

Est-il l’âme des morts

En route vers quelque Walhalla,

Ou bien la songerie d’un musicien

Composant sous un toit bleu

De Paris

Une symphonie qui s’élèvera un jour

Vers les cieux ?

Qui pourrait le dire,

Lorsque le monde est un océan

Profond et sibyllin

Que seules savent sonder les sirènes ?

 

 

La femme de paille

Vacances à l’ancienne

dans le petit village de mon enfance.

Promenade au milieu des champs,

sur d’étroits chemins caillouteux que bordent

les blanches scléranthes,

les mauves chardons,

les épervières orangées

et mille autres fleurs modestes que l’on ne trouverait pas

sur la table des princes.

L’air est chaud et parfumé,

une légère brise fait frissonner les blés nouveaux

qui se chauffent aux rayons dorés du soleil.

J’entends au loin japper quelque chien

heureux de batifoler à travers les champs sereins.

Et j’aperçois, plantée au milieu d’un champ de tournesols

une sorte d’épouvantail.

C’est une femme de paille

qui porte la vieille jupe d’une quelconque paysanne,

et son corsage blanc

à moitié boutonné.

Sa perruque a été coiffée en deux tresses qui retombent

sur ses épaules,

et une certaine grâce émane d’elle.

En passant, je lui adresse un sourire.

Mains dans les poches je poursuis mon chemin lorsque,

surpris,

j’entends appeler mon nom.

Quel ami oublié,

quelle ancienne connaissance,

quel voisin a donc suivi le même chemin et m’a reconnu ?

Mais lorsque je me retourne, je n’aperçois personne.

Aurais-je donc rêvé ?

Pourtant quelqu’un m’appelle encore.

C’est une voix de femme, une voix

Claire et douce

qui évoque la sérénité,

une voix avenante et chaude comme une caresse,

mais dans laquelle pourtant je crois ressentir quelque inquiétude.

Mais où donc est cette femme ?

Et soudain, de sa main de paille,

la femme épouvantail me fait un signe.

Stupéfait je me fige sur place.

Cette voix qui a empli mon âme et fait battre mon cœur serait donc la sienne ?

Sa voix se fait maintenant murmure tandis qu’elle prononce à nouveau mon nom.

Je m’approche, intrigué et tremblant à la fois.

Emmène-moi, dit-elle.

Le soleil me brûle chaque jour,

et lorsqu’il pleut, je tremble de froid.

Je souffre, accrochée à ce piquet qui bride mes mouvements.

Toi seul m’a souri, alors,

emmène-moi.

Je n’ai pas hésité,

Je l’ai détachée du poteau

et nous sommes partis ensemble,

bras dessus bras dessous,

pour arpenter les chemins embaumés

de ma vieille campagne.

 

 

Tête-bêche

Je nous vois suspendus dans l’espace infini

Tête en bas, tête en haut,

Tête tournée vers l’Orient où l’on dit que l’Eden nous enfanta.

Suspendus par un fil, à la fois long et court,

C’est selon le marionnettiste,

On se balance tels les pendus au bout de la corde,

Au gré du vent des saisons.

Qui dévorera nos yeux incapables de regarder vers l’infini ?

Comme le vautour de Prométhée enchaîné sur son rocher,

Qui bectera nos entrailles emplies des vies

Que nous avons ôtées ?

Les entrailles ! La vie et la mort y sont réunies,

Pleines de nos sanglantes ripailles,

De ces chairs meurtries et dépecées tandis que des bouches voraces

En laissent dégouliner le sang, leurs lèvres suintantes de graisse,

En éclatant de rire.

Mais dans leur fumier se cache l’œuf primordial de la naissance.

Un nouvel être est jeté en pâture.

Que le banquet commence. C’est mangé ou être mangé, il n’y a point d’alternative.

Et souvent c’est les deux.

La barbarie est universelle,

Aussi puissante que le premier souffle qui fit exploser la vie.

La chaîne est infinie, qui se perd

Dans les brouillards des temps.

Brouillards derrière,

Brouillards devant,

Brouillards têtes-bêches, en haut en bas, à droite à gauche,

Comme les têtes,

Dans ce grand jardin où l’on sème, on fauche, on se repaît, on gaspille

Et où l’on se réjouit du festin planétaire.

Dansez, vous tous, les vivants et les morts.

Dansez, lune apathique et moqueuse,

Dansez vagues de l’océan, déchaînées comme les filles de Thétys,

Dansez, ouragans qui épousez des terres violées,

Dansez peuples victorieux lorsque vous coupez les têtes des vaincus.

Les têtes. Toujours les têtes.

En haut, en bas, à l’orient, à l’occident, et même dans les cieux.

Et sous la terre, becquetés dans leur orbites creuses.

 

 

Les hommes gris

Entends la litanie

Des hommes sans visage

Qui avancent en file,

Murmurant d’ésotériques mots

D’une voix monotone.

D’un pas lent

Et tenant en main quelque étrange bréviaire,

Vois-les se diriger vers le temple des regrets,

En bas, dans la vallée où rien ne pousse,

Hormis quelques plantes épineuses

Aux piquants acérés et corrompus. 

Qui sont-ils,

Qui avancent comme des ombres douloureuses

En une file sans fin et privée de couleurs ?

Ce sont les hommes gris,

Vivants mais déjà morts.

Ce sont ceux dont l’espoir s’est dissous

Quelque part,

Ils ne savent plus où ni quand,

Et n’attendent plus rien,

Les délaissés, les vaincus, les affligés, les condamnés.

Ce sont les hommes sans nom.

C’est pour cela qu’ils n’ont plus de visage.

 

 

Ténèbres

J’avance dans le noir

fait de profondes ténèbres

que les faibles rayons d’une trop pâle lune ne parviennent à percer.

J’avance 

parce qu’il faut bien marcher

même si l’on ignore où l’on va.

Même si rien ne balise le chemin

car chaque route est unique,

personne ne l’a déjà empruntée.

Elle est bordée de précipices

mais je ne puis les voir. 

J’entends une voix qui hurle 

mais je ne la comprends pas. 

Elle semble émerger d’un très lointain passé, 

l’âge primal des hommes, 

comme une réminiscence qui tente de percer 

à travers le brouillard des temps.

Que cherche-t-elle à me dire ?

Quelle mise en garde aimerait-elle délivrer ? 

Mais elle est trop lointaine 

et je ne perçois que sa frayeur,

son angoisse, 

son désespoir animal. 

Mes pas sont lourds. 

Lourds de mes incertitudes. 

Lourds du poids de mes pensers,

de la crainte de chuter

dans ces gouffres obscurs

qui bordent mon chemin mais

que je ne puis voir. 

Je sais qu’un jour le pied me manquera, 

c’est inscrit quelque part, 

dans la grande équation à laquelle nul n’échappe. 

Mais pour l’instant j’avance, 

un pas après l’autre, 

en me demandant 

pourquoi

Sans doute est-ce parce que j’y suis obligé.

Parce que l’on ne m’a donné 

qu’un choix :

Marcher sans m’arrêter 

ou chuter dans les abysses. 

Alors

je marche. 

Mais je sais qu’un jour j’y tomberai

et peut-être

deviendrai-je à mon tour

l’une de ces voix qui hurlent 

leurs mots

à ceux qui marchent –

et qu’ils ne comprennent pas.

 

 

Fureurs

À l'Orient et à l'Occident,

au septentrion et au midi,

sur les sols et dans les airs,

les hommes étaient entrés en guerre,

bouleversant le fragile équilibre de l'univers.

Alors

du tréfonds de la terre,

des forces occultes se mirent en branle.

L'on commença à entendre des sons profonds et sourds,

et de ci de là,

des immeubles se fissurèrent et s'ébranlèrent,

faisant fuir leurs occupants apeurés.

C'était les cris de courroux

du globe

qui à son tour entrait en fureur.

C'étaient ses mises en garde

qui ne furent pas écoutées.

C'était son réveil

brutal.

Le monde se révolta,

éclata par ses bouches aussi nombreuses que celle de l'hydre de Lerne,

vomit ses sanglantes entrailles

et déversa sa fureur sur les peuples affolés.

La guerre était partout,

dedans et dehors,

à l'intérieur des familles,

entre les peuples,

dans le ciel et sur les terres

qui furent abreuvées de la démence des hommes.

Des plaques océaniques s'affaissèrent,

provoquant des raz de marée d'une puissance inconnue,

qui, pourtant,

n'éteignirent pas le feu des profondeurs terrestres.

Car le feu et l'eau ne se combattaient pas.

Ils s'étaient unis pour punir les hommes de leur folie meurtrière.

Partout se répandaient les laves rougeoyantes,

visqueuses,

incendiaires,

suivies de pluies de cendres noirâtres qui étouffèrent les vivants.

Partout le sol se creusait,

engloutissant des villes entières

et des campagnes si douces jusque là,

qui ne refleuriraient plus

et où l'on n'entendrait plus le chant des oiseaux,

l'on ne verrait plus voler les papillons de toutes les couleurs,

les fleurs ne répandraient plus leurs délicieuses fragrances.

Partout les océans se déversaient,

engloutissant des îles paradisiaques,

des villes côtières,

des pays entiers qui un jour

avaient cru que jamais les eaux ne les recouvriraient.

Et les vents se déchaînèrent en ouragans,

en tempêtes hurlantes,

en cyclones dévastateurs

tandis que partout,

sur la terre blessée qui criait sa colère,

les peuples s'anéantissaient,

en criant le nom de dieux sourds et aveugles

ignorant jusqu'à leur existence.

Et les savants fous

qui voulaient remplacer les humains par leurs IA,

croyaient tenir leur victoire

tandis que l'on se précipitait sur eux.

C'était en l'an 2026 d'un calendrier qui ne durerait pas longtemps.

C'était la énième extinction de l'humanité

qui venait de débuter.

Alors les pôles commencèrent à s'inverser.

 

 

©Louise Guersan

 

 

(*)

 

Nous accueillons à nouveau Louise Guersan, dont nous avons découvert les poèmes de grand souffle à la rubrique Terra incognita du numéro de printemps 2024 (y voir sa présentation). Nos lecteurs trouveront également, dans le cadre de notre Bibliothèque Francopolis (n° 21), ses précédentes parutions dans Francopolis, ainsi qu’une vingtaine de poèmes inédits donc les cinq publiés ici, tous réunis dans un recueil intitulé Chimères.

 

 

 

Louise Guersan

Francosemailles, Été 2026

Recherche Dana Shishmanian

 

 

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