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Boom boom
boom boom,
L’air
frémit,
Quelque chose tonne,
Régulier,
Puissant,
Profond,
Mais l’on n’entend pas de tonnerre
Et le ciel est bleu.
Boom boom
boom boom,
D’où viennent ces vibrations,
Ces percussions,
Cette grave résonnance ?
On se tourne de tous les côtés,
S’interrogeant les uns les autres,
Sourcils levés,
Yeux ronds,
Fronts plissés…
Mais qu’est-ce donc que cela ?
Le bruit se rapproche,
Lentement mais sûrement.
La guerre ?
Cette foutue guerre que l’on annonce
Sur toutes les ondes ?
La guerre immonde
Qui démembre
Éviscère
Et répand des fleuves de sang ?
Serait-ce cela : le son du
canon ?
Non,
Pas avec cette étrange régularité.
Boom boom boom boom,
Mais ce n’est pas non plus
La cinquième de Beethoven.
Pas assez d’instruments.
Pas de cors ou de clarinettes,
Pas de trompettes, de flûtes ou de
timbales.
« Ne dirait-on pas un
tambour ? »
Suggère un pâle jeune homme blond,
Aussi frêle qu’Aymerillot
devant les murs de Narbonne.
« Un tambour. Oui, c’est
cela »,
Disent les hommes en chœur.
Et en chœur les femmes reprennent
« Joli tambour, donnez-moi votre
cœur ».
Mais on ne voit pas s’approcher de jeunes
gens
Frappant la peau tendue
De leurs habiles baguettes
Et marchant à pas cadencés.
Le son est maintenant proche
Mais est-il liesse ou tristesse ?
Est-il le joyeux éclat de la vie
Ou le sombre drame de la mort
Qui avance sans férir,
Inébranlable
Et précédant la sonnerie aux morts ?
Nul ne le sait et sur les peaux devenues
moites
Passent des frissons,
En incertaines et convulsives vagues,
Funestes ondoiements
Tressaillements.
Mais bientôt l’on se fige,
Ébahis.
Oui, c’est bien un tambour qui
s’approche,
Un beau tambour fait du bois d’un bouleau
Ramassé en hiver,
Lisse et sans nœuds,
Un beau tambour bien rond
D’un beau rouge cramoisi
Aussi vif qu’une cerise sucrée et mûre,
Et dont les baguettes sont d’érable.
Mais le tambour est seul,
Aucun éphèbe ne le porte,
Personne ne tient les baguettes qui
Cependant
Le frappent en cadence.
Et comme il est venu, il s’éloigne,
Emmenant avec lui
Son mystère.
Est-il l’âme des morts
En route vers quelque Walhalla,
Ou bien la songerie d’un musicien
Composant sous un toit bleu
De Paris
Une symphonie qui s’élèvera un jour
Vers les cieux ?
Qui pourrait le dire,
Lorsque le monde est un océan
Profond et sibyllin
Que seules savent sonder les
sirènes ?
Vacances à l’ancienne
dans le petit village de mon enfance.
Promenade au milieu des champs,
sur d’étroits chemins caillouteux que
bordent
les blanches scléranthes,
les mauves chardons,
les épervières orangées
et mille autres fleurs modestes que l’on ne
trouverait pas
sur la table des princes.
L’air est chaud et parfumé,
une légère brise fait frissonner les blés
nouveaux
qui se chauffent aux rayons dorés du soleil.
J’entends au loin japper quelque chien
heureux de batifoler à travers les champs
sereins.
Et j’aperçois, plantée au milieu d’un
champ de tournesols
une sorte d’épouvantail.
C’est une femme de paille
qui porte la vieille jupe d’une quelconque
paysanne,
et son corsage blanc
à moitié boutonné.
Sa perruque a été coiffée en deux tresses
qui retombent
sur ses épaules,
et une certaine grâce émane d’elle.
En passant, je lui adresse un sourire.
Mains dans les poches je poursuis mon
chemin lorsque,
surpris,
j’entends appeler mon nom.
Quel ami oublié,
quelle ancienne connaissance,
quel voisin a donc suivi le même chemin et
m’a reconnu ?
Mais lorsque je me retourne, je
n’aperçois personne.
Aurais-je donc rêvé ?
Pourtant quelqu’un m’appelle encore.
C’est une voix de femme, une voix
Claire et douce
qui évoque la sérénité,
une voix avenante et chaude comme une
caresse,
mais dans laquelle pourtant je crois
ressentir quelque inquiétude.
Mais où donc est cette femme ?
Et soudain, de sa main de paille,
la femme épouvantail me fait un signe.
Stupéfait je me fige sur place.
Cette voix qui a empli mon âme et fait
battre mon cœur serait donc la sienne ?
Sa voix se fait maintenant murmure tandis
qu’elle prononce à nouveau mon nom.
Je m’approche, intrigué et tremblant à la
fois.
Emmène-moi, dit-elle.
Le soleil me brûle chaque jour,
et lorsqu’il pleut, je tremble de froid.
Je souffre, accrochée à ce piquet qui
bride mes mouvements.
Toi seul m’a souri, alors,
emmène-moi.
Je n’ai pas hésité,
Je l’ai détachée du poteau
et nous sommes partis ensemble,
bras dessus bras dessous,
pour arpenter les chemins embaumés
de ma vieille campagne.
Je nous vois suspendus dans l’espace
infini
Tête en bas, tête en haut,
Tête tournée vers l’Orient où l’on dit
que l’Eden nous enfanta.
Suspendus par un fil, à la fois long et
court,
C’est selon le marionnettiste,
On se balance tels les pendus au bout de
la corde,
Au gré du vent des saisons.
Qui dévorera nos yeux incapables de
regarder vers l’infini ?
Comme le vautour de Prométhée enchaîné
sur son rocher,
Qui bectera nos entrailles emplies des
vies
Que nous avons ôtées ?
Les entrailles ! La vie et la mort y
sont réunies,
Pleines de nos sanglantes ripailles,
De ces chairs meurtries et dépecées
tandis que des bouches voraces
En laissent dégouliner le sang, leurs
lèvres suintantes de graisse,
En éclatant de rire.
Mais dans leur fumier se cache l’œuf
primordial de la naissance.
Un nouvel être est jeté en pâture.
Que le banquet commence. C’est mangé ou être mangé, il n’y a point d’alternative.
Et souvent c’est les deux.
La barbarie est universelle,
Aussi puissante que le premier souffle
qui fit exploser la vie.
La chaîne est infinie, qui se perd
Dans les brouillards des temps.
Brouillards derrière,
Brouillards devant,
Brouillards têtes-bêches, en haut en bas,
à droite à gauche,
Comme les têtes,
Dans ce grand jardin où l’on sème, on
fauche, on se repaît, on gaspille
Et où l’on se réjouit du festin
planétaire.
Dansez, vous tous, les vivants et les
morts.
Dansez, lune apathique et moqueuse,
Dansez vagues de l’océan, déchaînées
comme les filles de Thétys,
Dansez, ouragans qui épousez des terres
violées,
Dansez peuples victorieux lorsque vous
coupez les têtes des vaincus.
Les têtes. Toujours les têtes.
En haut, en bas, à l’orient, à
l’occident, et même dans les cieux.
Et sous la terre, becquetés dans leur
orbites creuses.
Entends la litanie
Des hommes sans visage
Qui avancent en file,
Murmurant d’ésotériques mots
D’une voix monotone.
D’un pas lent
Et tenant en main quelque étrange
bréviaire,
Vois-les se diriger vers le temple des
regrets,
En bas, dans la vallée où rien ne pousse,
Hormis quelques plantes épineuses
Aux piquants acérés et corrompus.
Qui sont-ils,
Qui avancent comme des ombres
douloureuses
En une file sans fin et privée de
couleurs ?
Ce sont les hommes gris,
Vivants mais déjà morts.
Ce sont ceux dont l’espoir s’est dissous
Quelque part,
Ils ne savent plus où ni quand,
Et n’attendent plus rien,
Les délaissés, les vaincus, les affligés,
les condamnés.
Ce sont les hommes sans nom.
C’est pour cela qu’ils n’ont plus de
visage.
J’avance dans le noir
fait de profondes ténèbres
que les faibles rayons d’une trop pâle lune
ne parviennent à percer.
J’avance
parce qu’il faut bien marcher
même si l’on ignore où l’on va.
Même si rien ne balise le chemin
car chaque route est unique,
personne ne l’a déjà empruntée.
Elle est bordée de précipices
mais je ne puis les voir.
J’entends une voix qui hurle
mais je ne la comprends pas.
Elle semble émerger d’un très lointain
passé,
l’âge primal des hommes,
comme une réminiscence qui tente de
percer
à travers le brouillard des temps.
Que cherche-t-elle à me dire ?
Quelle mise en garde aimerait-elle
délivrer ?
Mais elle est trop lointaine
et je ne perçois que sa frayeur,
son angoisse,
son désespoir animal.
Mes pas sont lourds.
Lourds de mes incertitudes.
Lourds du poids de mes pensers,
de la crainte de chuter
dans ces gouffres obscurs
qui bordent mon chemin mais
que je ne puis voir.
Je sais qu’un jour le pied me
manquera,
c’est inscrit quelque part,
dans la grande équation à laquelle nul
n’échappe.
Mais pour l’instant j’avance,
un pas après l’autre,
en me demandant
pourquoi.
Sans doute est-ce parce que j’y suis
obligé.
Parce que l’on ne m’a donné
qu’un choix :
Marcher sans m’arrêter
ou chuter dans les abysses.
Alors
je marche.
Mais je sais qu’un jour j’y tomberai
et peut-être
deviendrai-je à mon tour
l’une de ces voix qui hurlent
leurs mots
à ceux qui marchent –
et qu’ils ne comprennent pas.
Fureurs
À l'Orient et à l'Occident,
au septentrion et au midi,
sur les sols et dans les airs,
les hommes étaient entrés en guerre,
bouleversant le fragile équilibre de l'univers.
Alors
du tréfonds de la terre,
des forces occultes se mirent en branle.
L'on commença à entendre des sons
profonds et sourds,
et de ci de là,
des immeubles se fissurèrent et
s'ébranlèrent,
faisant fuir leurs occupants apeurés.
C'était les cris de courroux
du globe
qui à son tour entrait en fureur.
C'étaient ses mises en garde
qui ne furent pas écoutées.
C'était son réveil
brutal.
Le monde se révolta,
éclata par ses bouches aussi nombreuses que
celle de l'hydre de Lerne,
vomit ses sanglantes entrailles
et déversa sa fureur sur les peuples
affolés.
La guerre était partout,
dedans et dehors,
à l'intérieur des familles,
entre les peuples,
dans le ciel et sur les terres
qui furent abreuvées de la démence des
hommes.
Des plaques océaniques s'affaissèrent,
provoquant des raz de marée d'une puissance
inconnue,
qui, pourtant,
n'éteignirent pas le feu des profondeurs terrestres.
Car le feu et l'eau ne se combattaient
pas.
Ils s'étaient unis pour punir les hommes
de leur folie meurtrière.
Partout se répandaient les laves
rougeoyantes,
visqueuses,
incendiaires,
suivies de pluies de cendres noirâtres qui
étouffèrent les vivants.
Partout le sol se creusait,
engloutissant des villes entières
et des campagnes si douces jusque là,
qui ne refleuriraient plus
et où l'on n'entendrait plus le chant des
oiseaux,
où l'on ne verrait plus voler les papillons
de toutes les couleurs,
où les fleurs ne répandraient plus leurs
délicieuses fragrances.
Partout les océans se déversaient,
engloutissant des îles paradisiaques,
des villes côtières,
des pays entiers qui un jour
avaient cru que jamais les eaux ne les
recouvriraient.
Et les vents se déchaînèrent en ouragans,
en tempêtes hurlantes,
en cyclones dévastateurs
tandis que partout,
sur la terre blessée qui criait sa colère,
les peuples s'anéantissaient,
en criant le nom de dieux sourds et
aveugles
ignorant jusqu'à leur existence.
Et les savants fous
qui voulaient remplacer les humains par
leurs IA,
croyaient tenir leur victoire
tandis que l'on se précipitait sur eux.
C'était en l'an 2026 d'un calendrier qui
ne durerait pas longtemps.
C'était la énième extinction de
l'humanité
qui venait de débuter.
Alors les pôles commencèrent à
s'inverser.
©Louise Guersan
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