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ARCHIVES FRANCO-SEMAILLES

 

Été 2026

 

Rémi Madar :

Lucifère par les pores.

 

Poème inédit 

(*)

 

 

 

 

Lucifère par les pores

 

Je suis entré dans la lumière
Il ne pleut pas, il ne pleut plus
ou s’il pleut

 

des larmes dorées
tombées d’en haut

 

dans le jardin d’hiver
la tête en communion avec le ciel
une traînée — étoile filante
une trace — grésillement final

 

parfois aussi une transhumance blanche
cavaliers errants, barbes grises, vénérables

 

Lucifère entre par les pores et dans les interstices

 

la lumière
une main chaude sur ma nuque
une paume mutilée
dont je me recouvre

 

mon visage ?
un fusil ridé…
et mon corps ?
un lézard sous une pierre…

 

Mal a dit
Il est temps
au bout, à bout de souffle

 

une voix
c’est maintenant ou jamais !

 

Peut-on ajourner ?
non.
décaler ?
non.
revenir en arrière ?
non plus.

 

la lumière, un linceul, l’étendard d’une vie sur mon buste
encore en vie…

 

la lumière pleure ses derniers rayons
se rétrécit
pamoison
puis un cocon de feu
une ultime lueur
dans le jour qui saigne

 

mon regard
le placard — pleurs noirs
mon corps
des veines, des racines
mon cœur
des paumes sur des peaux
mon âme
un éclair sous un toit

 

en attendant l’instant fatidique
quelques souffles encore bienheureux

 

une voix qui dit : inspire expire
cascade de doigts sur le dos du toit

 

la maison vit…

 

fragments dans la mémoire qui agonise — flux et reflux

 

témoin : le jardin d’hiver
donne sa langue au chat

 

mimosas et genêts dans le vent froid
branches en sanglots contenus

 

et le ciel
un génie
un dais noir
l’autre cœur
l’autre versant

 

pour l’heure, la vie ici-bas
la vie de ce qui a été
surtout

 

rires à l’étage
pleurs dans le séjour
un enfant court et glisse sur le parquet
la mère s’absente dans le canapé
le père s’accroche à ce vivant
qui s’enivre du vivant

 

qui grince des dents ?
un aveugle à l’index tordu mais puissant

 

voyages autour du globe
les sourires volent en éclat
sur des visages étrangers

 

nous pleurons parfois de joie

 

le petit réclame la vie jusqu’au désastre
qui lui remet un chèque en sang ?

 

qui grince des dents ?
une bouche édentée dans un trou partout

 

le petit devient grand
le père se prosterne
la mère, pâle gardienne du fils
il arrache l’enfant aux cinq vents
aux mille et une stations

 

la terrible pirouette de la vie moderne
de ses élans nerveux
vers des devenirs
de plus en plus fêlés…

 

retour au jardin d’hiver
à la lumière
au teint qui décline

 

à l’orée du jardin
au crépuscule rougeoyant
le ciel fait la moue
sa montre d’un temps qui ne passe plus
sans anguille et sans cadran

 

le ciel dit pourtant : il est temps

 

 

©Rémi Madar

 

(*)

 

Nous accueillons Rémi Madar, découvert chez Francopolis à la rubrique Terra incognita du numéro de printemps 2026 (y voir sa présentation), ainsi que, dans le cadre de notre Bibliothèque Francopolis (n° 20), son recueil Paumes ouvertes.

 

 

 

Rémi Madar

Francosemailles, Été 2026

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