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Sélection de poèmes du
recueil
Le rêve est une errance de la
mémoire / Poèmes 2023 – 2024.
(Visul
este o rătăcire a memoriei. Poeme 2023-2024),
Éditions de la revue Timpul, Iasi (Roumanie), 2026.
***
Traduction du roumain par Maria Mailat
Deux beautés de Crète
Deux serpents, deux
splendides vipères sur l’amoncellement
de
branches et de feuilles ramassées par Petros tôt le matin,
sous
le soleil brûlant, luisant, à la peau en mosaïque,
longues
et droites, semblaient hiberner, je les ai touchées
avec
un bâton, j’ai
essayé de les retourner mais elles n’ont pas bougé,
comme
si elles ne respiraient même pas, belles et inertes...
je
les ai saisies à la base du crâne et suis entré avec elles,
en
plein midi, au milieu de la cohue en pleine agitation,
pleine
d’hommes, de
femmes et d’enfants
en mouvement incessant,
comme
dans la grande pièce de la maison en pierre –
lorsque
je suis entré, soudainement ce fut le silence et
j’ai
posé les beaux reptiles sur le canapé en cuir beige,
une
femme est partie chercher un grand vase en verre,
elle
a composé le numéro des secours sur son téléphone…
tout
à coup, l’un
des serpents semblait bouger doucement
et
je l’ai
attrapé par la tête, mais il s’est débattu violemment,
il
m’a échappé et a
disparu comme un éclair sous l’armoire,
suivi
à la même vitesse par l’autre...
Je
me tenais accroupi, un bâton à la main, près de l’armoire
fouillant
minutieusement l’espace
sombre, quand
les
renforts sont arrivés, un homme et une femme en uniforme,
avec
des sacs de jute et des bâtons munis de lanières de cuir à leur extrémité
–
ils
les ont rapidement attrapés et les ont mis séparément dans des sacs,
ils
étaient de la police des animaux, ils m’ont réprimandé,
ils
m’ont reproché d’avoir perturbé
leur habitat,
mon
désir de faire le bien m’a coûté 200 euros,
peut-être
parce qu’il s’agissait de deux reptiles,
cependant
cela a effacé ce mauvais pressentiment
terrible
avec lequel je m’étais réveillé ce matin-là...
31 août 2022
– 23 août 2023,
Hersonissos
Une sensation diffuse
Depuis
mon arrivée, je ne peux m’empêcher de penser
que
c’est mon dernier
voyage ici, dans ma véritable maison,
non,
ce n’est
pas une pensée ferme, ce n’est pas une décision prise
après
diverses réflexions, c’est précisément
ce
que je dis, c’est
une sensation diffuse, mais limpide –
je
regarde longuement tout, attentivement, j’essaie
de
saisir les détails et l’ensemble, les vieux bâtiments,
les
nouveaux hôtels, les piscines, les oliviers tant aimés,
les
citronniers, les grenadiers, les figuiers et les cèdres, et même les
fleurs
et
les feuilles qui se succèdent avec une passion frénétique…
j’entre
dans l’eau
lentement, très lentement, à pas mesurés,
je
suis attentif à la montée de l’eau sur mon corps, aux différences
de
température qui, de toute façon, me surprennent,
de
nouveaux détails dans un rituel ancestral,
j’entends
le bruit de l’eau
frappant le sable et celui
plus
rude quand les vagues s’écrasent avec fureur
contre
les rochers blancs, contre les rochers noirs...
à
l’horizon, je
vois la petite église creusée dans la pierre,
Il faudra la revoir,
peut-être même aujourd’hui !
Il
faudra revoir aussi le monument funéraire
de
l’intrépide
Nikos, il faudra...
24 août 2023,
Herssonissos
Les disparitions mystérieuses
Il
y a des années, jadis, quelqu’un a caché, a volé la lune,
pas
les frères K qui l’avaient
volée dans leur enfance, la leur, la mienne,
elle
a disparu pendant cinq jours, et à son retour j’ai entendu ma
respiration
j’ai
entendu aussi ta respiration, nous l’avons échappé belle...
maintenant,
la brise a disparu, je ne l’ai pas sentie depuis mon arrivée,
je
ne sais pas si c’est
la main d’un
voleur ou si ces
magnifiques
endroits subissent les grands bouleversements climatiques...
Celsius,
Fahrenheit, Kelvin ne sont que des instruments,
des
outils de mesure, ils ne peuvent pas nommer la température,
ils
désignent différemment quelque chose qui est identique, mais dont
je
ne sais, en réalité, rien...
tout
comme les heures, les jours, les années, les millénaires, ne disent
rien
d’important sur
le temps, sur le passage...
peut-être
l’espace... non,
ni les microns ni les kilomètres,
seulement
les mains, seulement les pieds semblent percevoir,
semblent
saisir quelque chose qui existe peut-être...
24 août 2023,
Hersonissos
Ubi est ?
Où
est l’athlète
olympique, où est l’éphèbe d’avant
la
grande épidémie arrivée de Kitai – il déplaçait les pierres
d’un
endroit à l’autre
sans se fatiguer, courait
juste
sur la limite entre le sable et les vagues paresseuses,
il
nageait au large vers Chypre jusqu’à ce qu’on le perde de
vue
plus
de rivage, plus de cimes des grands arbres, rien…
en
peu de temps, il devint un arlequin, un clown
échappé
d’un cirque
populaire, qui amuse la foule
par
sa démarche chancelante sur le rivage, ses chutes spectaculaires
qui
le recouvrent de sable de la tête aux pieds
et,
surtout, sa nage sur place, sa gymnastique
aquatique
maladroite, son incapacité à contourner
les
rochers submergés – et le sourire de femme, cela était
d’une
grande aide pour retrouver la position verticale...
le
philosophe dit que ce dont on ne peut parler
il
faut le taire, mais il n’est pas philosophe !
dans
ses moments remplis de grand courage, et même de témérité,
Il
nage en longeant la rive, victoire suprême !
Sic
transit...
25 août 2023,
Hersonissos
Politiquement incorrect
La
femme de quarante-cinq ans n’est plus
celle
qui s’acheminait
lentement vers la trentaine –
il
ne s’agit
pas du corps, mes doigts et mes paumes
ne
se trompent pas et je ne rencontre nulle part les soi-disant
ravages
de l’âge, nulle trace de chirurgie esthétique,
mais
l’âme semble se diluer sans cesse, et son esprit
vif
prend une sorte d’air
muséal…
que
faire ? à prendre ou à laisser, comme dit le Français,
tu
te résignes à l’idée
qu’après tout ce temps, tu ne fais pas
de
grands changements – elle est magnifique dans la douce lumière
de
l’après-midi,
baignée par les rayons du soleil,
mais
c’est comme si la
joie était tempérée, pleine de bémols.
26 août 2023,
Hersonissos

©Maria Mailat :
Pardonner
Sans titre
Je
me suis réveillé en me demandant ce que je faisais ici,
alors
qu’ici je suis chez moi ou peut-être que chez moi
n’existe
plus nulle part – je risque un dérapage philosophique,
mais
je revois l’image
de l’arbre
quelque
peu mutilé au bord de la piscine –
non,
ce n’était pas l’effet
des tourments propres à l’art du bonsaï,
c’est
ainsi qu’il avait poussé dans le pot en terre cuite, avec son tronc
épais,
et
des nœuds d’où
partaient des branches semblables à mes bras.
pas
plus haut qu’un mètre, cet olivier
m’était
devenu cher, je le regardais comme un trésor,
un
cadeau mystérieux reçu des dieux du logis ...
et
le vol des hirondelles dans toutes les directions
et
leur retour en formation presque compacte,
tout
cela dans la lumière du soir que je suivais
comme
un dessin minutieux sur le métier à broder du ciel...
heureusement, la lune n’a pas disparu, mais serait-ce
une
pleine lune et vais-je répéter les anciens rituels ?
27 août 2023,
Hersonissos
L’anthropologie de la vie quotidienne
Aujourd’hui,
les deux messagères ne sont pas arrivées, peut-être même
les
bienveillantes nymphes du futur, c’est le seul nom que
j’ai
pu leur trouver – grandes, à la peau mate,
aux
cheveux longs et sombres tombant librement jusqu’à la taille,
dans
leurs habits à bustier et à manches amples,
ne
laissant entrevoir le moindre signe d’érotisme…
au
début, j’ai ressenti un léger agacement, mais
grâce à
leurs
rires caprins, à leur espièglerie incessante,
on
sentait la plénitude de la vie promise – et, surtout,
le
signe essentiel de la féminité vouée à l’épanouissement,
la
grâce, la grâce en tout, la grâce avant tout !
27 août 2023,
Hersonissos
Bifurcations
pour
ne pas oublier leur existence fulgurante,
à
l’aube, nous
avons reçu une brève visite des nuages,
d’abord,
des nuages gris-bleu, hésitant sur les sommets
des
montagnes d’où
ils se sont retirés précipitamment,
puis,
au-dessus de la ville, au-dessus du port et de la mer,
les
nuages blancs et cotonneux comme des boules de barbe
à
papa, à la foire, dans ma lointaine enfance,
ils
ont flotté un moment, se formant et se défaisant
jusqu’à
ce qu’ils se volatilisent comme s’ils n’avaient jamais existé…
la
vie a continué ses pulsations comme si elle avait
une
texture qui se donnait des airs de supériorité,
la
vie pulsait encore, la vie pulse toujours...
et
comme toujours dans les grands moments du choix
je
me tiens là, tel le célèbre âne, entre ce que je cherche ici
et
la terrible angoisse de la séparation, et aujourd’hui encore
on
voit clairement dans le ciel, c’est à nouveau la pleine lune !
28 août 2023,
Hersonissos
Sans titre 2
Dans
la lumière la plus intense du monde, souvent
dangereusement puissante, descendre, te laisser envahir
par
l’obscurité
insondable, le noir absolu –
je
n’ai pas revu la
petite église creusée dans la roche,
je
n’ai
pas revu ma petite île de quatre mètres carrés,
je
n’ai revu ni le
lieu le plus dangereux de la mer,
je
n’ai presque rien
revu, l’obscurité
est trop dense,
une
lumière noire partout, comme une coupole…
…
une cloche impénétrable en verre armé,
ta
voix ne la pénètre pas, ma chanson ne s’entend pas…
c’est
étrange, c’est
effrayant et c’est
définitif,
c’est
la sensation que les Anciens appelaient « l’après » !
29 août 2023,
Hersonissos
Le beau rêve
Quand
tu faisais la queue dans cette file interminable pour l’enregistrement,
et
que je fumais goulûment les derniers cigarillos avant le départ,
le
beau rêve m’est
apparu de manière inattendue :
«
Si l’énorme oiseau de métal coulait entièrement
dans
les profondeurs illimitées de notre mer, je nagerais
dans
son ventre comme un dauphin espiègle, un frère turbulent –
ce
n’est pas la
baleine, je ne suis pas Jonas, et toi, tu pourrais
ne
pas être une dent de requin, un espadon…
voudrais-tu
entrer dans ce jeu-là ? Ça
pourrait nous réinventer,
ça
pourrait tout réinventer, changer l’histoire... »
la
tache noire me dit que le beau rêve ne s’est jamais réalisé
depuis
la création du monde, depuis les premières lignes !
30 août 2023,
aéroport d’Héraklion

©Maria Mailat :
Un pas
(*)
Images créées par Maria Mailat
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