D'une langue à l'autre...
et textes
incidemment, sciemment
ou comme prétexte. Traduction.

 

ACCUEIL

Archives : D'une langue à L'autre

 

Printemps 2026

 

 

 

Flaviano Pisanelli :

Entretien avec Catherine Bruneau

et poèmes

 

« Le corps-frontière comme moteur d’un sens inépuisable de partage »

 

 

Une image contenant plein air, nuage, bâtiment, paysage

Description générée automatiquement

 

 

Entretien

(février 2026)

 

Question 1 : La langue de ton écriture

 

L’italien est ta langue maternelle et le français, une langue que tu as acquise au cours de ta vie (mais que tu possèdes totalement : cf. tes études critiques notamment, sur Pasolini et d’autres auteurs italiens des 20ème et 21ème siècles).


Tu écris des poèmes dans les deux langues.

 

Qu’est-ce qui te fait choisir une langue plutôt que l’autre lorsque tu écris un poème ?

Je sais que tu ne traduis jamais tes poèmes et fais appel à un traducteur, lui-même poète.

Donc le choix de la langue n’est pas anodin.

Pourquoi ?

 

Réponse

 

La question du choix de la langue de rédaction pour mes poèmes est très délicate. Bien que je vive en France depuis 1998, ma langue d’expression poétique a été uniquement l’italien jusqu’en 2004. Mes deux premiers recueils, Da ultimo : Parola (Urbino, Quattroventi, 1996) et a peso d’aria (Florence, Gazebo, 2000), rassemblent effectivement des poèmes en langue italienne qui est ma langue maternelle. En 2006, un événement que j’ai considéré comme extraordinaire s’est produit. La langue française, avec l’italien, a commencé à être présente dans mes rêves. Un beau matin, je me suis rendu compte, non sans stupeur, que mon inconscient utilisait ma langue maternelle et ma langue ‘acquise’ pour donner voix et forme à mes rêves. À cette époque-là, je vivais à Villeneuve-lès-Avignon. La stupeur fut encore plus grande en m’apercevant que lors de la première rédaction de mes poèmes, les deux langues s’autosélectionnaient de plus en plus fréquemment. C’est ainsi que dans mon recueil Perla e argilla (Florence, Gazebo, 2008) les premiers textes poétiques en langue française ont pris leur place. Mais l’inattendu a pris davantage le dessus quelque temps après … mes recueils suivants, édités et publiés en version bilingue, Errance et alentours / Erranza e dintorni (Vence, Oxybia, 2013) et Derrière l’Absent / Dietro l’Assente (Rome, Ensemble, 2022), présentent des poèmes rédigés uniquement en français, uniquement en italien ou dans les deux langues à la fois.

À vrai dire, je ne pense pas choisir l’une des deux langues lorsque j’écris mes poèmes, au contraire, c’est l’une ou l’autre qui s’impose en fonction, peut-être, du rythme, de la couleur, de la sonorité, du positionnement du « je » poétique dans l’architecture du texte poétique ou de l’ « émotion-occasion » qui génère tel ou tel autre texte poétique.

La langue française, dans mon cas, n’est pas une langue de scolarisation, mais de vie, de découverte historique et existentielle … je pense qu’il est là le noyau de la question. Les deux langues m’habitent depuis presque trente ans et n’arrêtent pas de traduire mes images visuelles et sonores, mes manières de percevoir la réalité, d’élaborer mes sentiments. Dans mes poèmes, les deux langues constituent un « entre-deux » nécessaire pour exprimer le « je », « l’autre-que-soi », « l’autre », pour faire parler mes mondes, forger mes pensées, car l’écriture poétique est, pour moi, surtout un acte d’engagement à la fois individuel et collectif, une façon de donner des réponses toujours provisoires.

Quelqu’un a dit qu’on ne peut pas pratiquer l’écriture poétique si on ne lit pas celle des autres. Je pense que la fréquentation, en tant que lecteur, de la poésie française a joué un rôle fondamental dans mon « bilinguisme poétique ». Puis, il y a la vie. Ma vie, mes recherches scientifiques (notamment autour de la poésie italophone de la migration), tout comme ma poétique, tournent autour de la dimension de la « migrance », de « l’errance », de la « lisière » au sein d’un espace précis qui est celui de la Méditerranée. Je pense que cette sorte de dislocation permanente a besoin de plusieurs points de vue, de plusieurs perspectives pour être mise en parole : mes deux langues contribuent à me rendre plus libre dans mes représentations poétiques, favorisant la circulation des formes d’une frontière à l’autre ou entre les deux cultures qui sont désormais les miennes.

En revanche, pour répondre à la seconde partie de la question, j’ai fait le choix de ne jamais traduire mes poèmes. Bien que je traduise, depuis fort longtemps, du français vers l’italien et vice-versa l’œuvre en vers ou en prose d’autres auteurs (Pier Paolo Pasolini, Alda Merini, Hervé Gaymard, Bruno Pinchard, etc.), lors de l’édition bilingue de mes recueils je préfère faire appel à un traducteur, de préférence un poète lui-même ou un critique littéraire spécialiste du langage poétique, à qui je confie mes textes rédigés uniquement en français, uniquement en italien ou dans les deux langues.

Les raisons de ce choix sont multiples. Tout d’abord, je pense que, en tant qu’auteur et traducteur, je m’accorderais trop de libertés dans le processus traductif. J’aurais l’impression de réécrire un texte, en trahissant, de plus, la langue de la version originale et, par conséquent, l’« intention » initiale du poème. En outre, j’apprécie beaucoup le « dialogue » qui se construit avec le traducteur qui, après avoir travaillé de manière indépendante, me livre ses choix de traduction, partage avec moi ses doutes, d’où prend forme un échange qui me permet de « réfléchir » sur mes formes poétiques. Il m’est arrivé, par exemple, de modifier un mot ou un vers pour conformer le texte original (en français ou en italien) à la traduction proposée … car la traduction, donnant lieu à un véritable « corps à corps » avec le texte poétique, peut parfois être plus fidèle, au niveau du sens, à l’intention imprimée dans le texte original. Pour ce qui est des poèmes ou la langue italienne côtoie la langue française, les vers en italien sont traduits en français et vice-versa. Dans ce cas spécifique, les notions mêmes de texte original et de texte traduit arrivent presque à se superposer dans un jeu d’appels et de rappels où le sens se reflète, se réfracte et se dissimule dans cet « entre-deux » que j’habite et qui m’habite « poétiquement ».

 

 

Question 2 : La poésie et l’obsession du partage

 

Le « corps à corps » dont tu parles à propos de la traduction : bien sûr, il concerne les langues mais il dit aussi, il me semble, la rencontre que tu cherches avec l’autre à travers les mots, italiens ou français.

 

Il y a chez toi, ce que l’on en pressent en tous cas dans ta poésie - et de manière indiscutable dans la réalité - un désir affirmé de convivialité.

 

La convivialité : « la frontiera è luogo di tutti /ove rinasce il canto dell' Ospite » (la frontière est le lieu de tous / où renaît le chant de l'Hôte).

 

Est-ce que tu penses que la poésie te permet de dépasser l’expression de la convivialité telle que tu la vis dans la réalité et comment ?

 

Par ailleurs, utiliser l’expression « corps à corps » n’est pas anodin. Il y a là une sensualité qui transparaît. Ou je me trompe ? Comment nourrit-elle ta poésie, si elle est vraiment là ?

 

 

Réponse

 

Le « corps à corps » que j’ai évoqué dans ma réponse précédente dépasse largement le dispositif de la traduction, tout comme l’emploi de mes deux langues d’expression poétique. Effectivement, ce « corps à corps » veut surtout mettre en évidence la place privilégiée que la notion de ‘corps’ occupe dans l’élaboration de ma poétique depuis désormais plusieurs années. Le corps, se reliant strictement à la notion de corpus (poétique), constitue pour moi un espace de frontière où se produit la rencontre-collision avec l’Autre et l’Autre-que-moi, à savoir l’alter et l’alius de mémoire latine. C’est dans cet espace poreux du corps-frontière qu’a lieu tout échange dans la fracture et la rupture, mais aussi la découverte et la transformation de soi à travers la relation à l’Autre. Par conséquent, je préfère parler d’un ‘corps-corpus’ qui favorise le partage plutôt que la convivialité.

Par ailleurs, ce sentiment (ou peut-être cette exigence) de partage se réalise dans mes poèmes par l’emploi très fréquent des mots-valises qui, ne se limitant à assumer une fonction métaphorique ou sémantique, contribuent à propulser le sens d’un ici à un ailleurs, d’une langue à l’autre, du ‘je’ au ‘tu’ ou au ‘nous’ que j’habite, je forge et transforme à travers une expression poétique centrifuge se situant incessamment dans l’espace de l’entre-deux.

La centralité de la notion de corps-frontière – où l’hôte est, en même temps, celui qui accueille et celui qui est accueilli – fait en sorte que le partage devienne également un dispositif poétique et poïétique fondé sur une perception sensorielle de type synesthétique à même de multiplier le sens et de problématiser davantage la notion d’altérité.

Afin de comprendre la complexité de l’expression « corps à corps », tu fais à juste titre allusion, dans la dernière partie de ta question, à la séduction. Je pense que la séduction est l’un des dispositifs qui active et réalise mon exigence de partage. Je parle d’une séduction conçue dans son acception étymologique qui nous rappelle le fait « de conduire le soi ailleurs, vers l’Autre ». Dans ce processus qui vise l’acte d’aller vers l’Autre, d’être-l’autre – pour reprendre la variation de Nerval à l’expression rimbaldienne « je est l’autre » –, mon dispositif poétique m’impose de marcher en traduisant sans cesse le ‘je’, les mondes que je traverse, les sentiments que j’élabore à partir de mes perceptions sensorielles.

Dans cette perspective qui explique comment le ‘corps-frontière’ devient le moteur d’un sens inépuisable de partage, j’estime que l’espace poétique constitue aujourd’hui un espace de résistance et de ‘re-existence’ face à la tendance actuelle qui mise sur une véritable reductio ad unum, sur la standardisation des désirs et des exigences de chacun et, enfin, sur l’adoption de paradigmes culturels et sociaux capables d’effacer la notion, dirais-je sacrée, de différence.

 

 

(*)

 

 

Une image contenant plein air, dune de sable, ciel, nature

Description générée automatiquement

Poèmes

 

 

1. Incompiuto/Inachevé

 

La presenza è vento

una pioggia viola che corrode

e gratta la memoria.

Questo corpo è una frontiera aperta

un terreno lasciato a riposo

ove crescono lente le spighe

 

una frontiera-mosaico sempre incompleta.

 

Questo corpo pesa e allieta

paziente come un coriandolo

umido si posa

- come un peccato -

nel riflesso fermo di una memoria

scalza

in punta di piedi

come la follia

 

una frontiera-mosaico sempre incompleta.

 

Ce corps est le dernier front de résistance

où toute folie se miroite dans la nuit

una trincea ove bene e male

bevono alla stessa luce.

 

Questo corpo è brezza

che pettina un mare d’erba

un filo che lega le due rive

una croce su spalle di bambino

 

una frontiera-mosaico sempre incompleta.

 

Ce corps est un chemin étroit

une pente inattendue

une naissance lente

resurgissant d’un point humide du monde.

 

Il mio corpo è in quel tuo viso

respirato stamattina

macchiato d’una vita non tua.

 

Ton corps est une frontière ouverte

un terrain sans repos

où la beauté n’est qu’un grain immortel

 

una frontiera-mosaico sempre incompleta.

 

Dans ton corps je vis mon enfance

la mia pronuncia materna

 

la cifra mai detta

sola

esseulée

 

l’assenza è vento che permane

un sole nella pioggia viola

un fil di ferro che s’annoda

 

ma frontière-mosaïque ouverte

inachevée.

 

Montpellier-Perpignan, 2010

 

(poème tiré du recueil Dietro l’Assente / Derrière l’Absent, Roma, Ensemble, 2022)

 

 

2. Bellezza

 

Il treno s’infila nella notte

e s’attempa il saluto alla luce.

 

Alcuni incontri sono snodo

nodo e annodo

nel cobalto di paure.

 

Sei arrivato come un ciclone – dici

e tu come una terra-cenere

un Porto Sepolto

una lingua materna

un episodio

senza giudizio né condanna.

 

In questo tormento quieto

cercare la nota-segno

il denso della pioggia

un filo d’erba-alfabeto.

 

La bellezza è terribile

si tace e non si conta

si contempla.

 

Villeneuve-lès-Maguelone, 2017

 

(poème tiré du recueil Dietro l’Assente / Derrière l’Absent, Roma, Ensemble, 2022)

 

 

3. Devant la mer

 

Aligner des coquillages devant la mer

pour retrouver le fil

 

je visse des musiques lointaines

devant la mer

le souvenir-algue revient

comme une note solitaire

 

je ramasse ce détritus

entre les plis des mains

un soleil-sel

un oubli limpide

le poing serré

 

la nostalgie croît comme une aube

une vague qui s’achève au ressac

une prière

 

ondoyante vague

brisure pleurs

fracas

 

ce mot

qui s’éffiloche

devant la mer

 

tu bouges comme la vague

dans l’in ter-Wal

qui ne revient plus

 

et la nuit est émeraude

qui taille

noue

arrache

renoue

 

une moisson

qui ne sera jamais blé.

 

Villeneuve-lès-Maguelone, 2012

 

(poème tiré du recueil Dietro l’Assente / Derrière l’Absent, Roma, Ensemble, 2022)

 

 

4. Declinazioni/Déclinaisons

 

L’errance est une blessure ouverte

un horizon frôlé

 

un sogno mai schiuso

un’attesa che rimane tale

 

une lettre jamais écrite

ou écrite trop rapidement

 

un sorriso trattenuto

il meglio d’un tempo peggiore.

 

L’erranza è malattia d’amore

che cova silenziosa

 

le trajet fou d’une vague

qui ne connaîtra jamais la terre.

 

L’errance est le poids de l’air

sur un corps en mouvement

 

luna che affuoca all’orizzonte

e che dal mare rinasce

stanca e nuova

 

frontière entre nostalgie et crainte

un temps-lieu de re-connaissance.

 

L’erranza non si percorre

si sta

dentro

 

dans l’éternité d’un souffle

nella durata d’una pronuncia

 

aux alentours

come in una casa.

 

Villeneuve-lès-Maguelone, 2014

 

(poème tiré du recueil Dietro l’Assente / Derrière l’Absent, Roma, Ensemble, 2022)

 

 

5. Il pozzo-origine

 

Nella profondità infinita

del mio pozzo-origine

non c’è più dell’acqua

il segreto trattenuto

 

nel mio pozzo-origine

i licheni ricoprono pareti

e l’eco non restituisce voci.

 

Nella profondità infinita

del mio pozzo-origine

l’orizzonte è soglia

troppo bassa per vedere

 

e come Tiresia

accecarsi nell’ombra

del troppo-detto

non-detto

oltre soglia

 

stridono i denti del focolare

come in una fucina infernale

il glicine risanguina

silenzi porpurei

e false litanie.

 

Nella profondità infinita

del mio pozzo-origine

la frontiera

è trappola-prigione

giustificazione sorda

sguardo muto che non ravvede

schianto urlo affronto

senza confronto

 

et je ne peux que redire

(traduire)

en une langue mère-étrangère

la profondeur infinie

de ce puits-origine

qui m’appartient par naissance

et d’oubli me parle.

 

Nella profondità infinita

del mio pozzo-origine

j’ai perdu mon histoire

mon appartenance

 

ma dietro l’assenza del mare

resta fisso l’orizzonte

 

mais derrière l’absence de la mer

fisso l’orizzonte

resta.

 

La Grande-Motte, 2019

 

(poème tiré du recueil Dietro l’Assente / Derrière l’Absent, Roma, Ensemble, 2022)

 

 

6. Prière inachevée

 

Je vais vers la nuit de ma mémoire :

 

mon premier pas vers la mer

le premier mot

outrage au silence de la vie

 

les demeures habitées et inhabitées

les frontières des corps

qui ne sentaient pas l’innocence

 

les gestes manqués

par pudeur ou par crainte

la colère se glissant sourde

telle une sphère

froide impatiente indifférente.

 

Je vais vers l’horizon de mes terres-frontières :

 

les pins de la Ville Éternelle

écrivent en résine la saison du Grand départ

l’humanisme du Montefeltro

ses parlers dialectaux

les mots posés sur la table

les uns après les autres

comme des pains mal cuits

du vin rouge non fermenté

 

et le grand Sud insulaire

ses cieux errants

la violence du volcan-gardien

le pas lent de l’histoire

entre lumière et deuil

l’espoir cruel de la jeunesse.

 

Je vais vers l’aube de ma mémoire :

 

l’artifice niçois en coulisse

le bruit de l’eau sur les galets

dessine une nouvelle enfance

le son d’une langue m’habite

efface

réécrit

dans une traduction

parfois violente

imparfaite

 

la voix des platanes de Provence

souffle une vérité inavouable

les pierres des remparts anciens

crient à mes oreilles

les épisodes d’une histoire inconnue

 

mon corps transpire ses passions

d’autres présences m’habitent

d’autres silences me parlent.

 

Je vais lentement vers le mystère de mon présent :

 

specchiarsi oggi tra questi stagni

e ritrovare l’immagine composta

come una ruga che non invecchia.

 

Centripeto e centrifugo

per non essere uno:

 

la voix s’éparpille

et revient lente

dans la blessure.

 

Se retrouver enfin

dans les fragments-fossiles

 

dans l’ombre de ta main

dans ton silence

s’agitant à la fenêtre

à chacun de mes départs.

 

Villeneuve-lès-Maguelone, 2012

 

(poème tiré du recueil Dietro l’Assente / Derrière l’Absent, Roma, Ensemble, 2022)

 

 

7. (Derrière l’Absent)

 

et elle arrive lentement

entre les feuillages

par moments lame

ou fil qui recoud

les mailles du vent

 

l’odeur-alphabet

 

par gouttes

distille un savoir

qui n’est pas le mien

 

de loin elle éclaire

des symboles et des signes

d’attentes séparées

et d’absences in transitu

dans le cœur-coquillage

 

et se demander la raison

d’un pourquoi fallacieux

le quand du passage

le comment de la mémoire

le toujours de la pierre

le jamais de la lune

 

et l’odeur-alphabet

reste

tord et retord

et à l’eau revient

 

Derrière l’Absent

(ou derrière les silences de la mer)

le bruit de la vie

 

Goa (Inde), 2020

 

(poème tiré du recueil Dietro l’Assente / Derrière l’Absent, Roma, Ensemble, 2022)

 

 

8. Mer fendue

 

Pas de trêve

entre ces deux mers

fendues.

On est

fermé

sur l’arête dicible

à voix basse :

un ricanement

se détache à peine

et revient froid

dans l’alcove.

Le temps est une corde

l’espace

peau qui se fronce

au passage.

Pas de rédemption

entre ces deux mers

fendues

l’exode reste

une empreinte figée

inégale

la grâce une promesse.

 

Ne me demande pas

le toujours de ce qui manque

la direction du mouvement

sans vers

ni durée.

 

Le centre est zone de fuite

 

come potrei descrivere

i miei paesaggi abbozzati

che cambiano prima che regga la parola

sulla soglia del timore.

 

Mes pieds ne sont pas une racine

mais une incertitude entre deux pas.

 

Ascoli Piceno, 2009

 

(poème tiré du recueil Erranza e dintorni / Errance et alentours, Vence, Oxybia éditions, 2013)

 

 

9. D’autres rivages

 

De ce côté de la Méditerranée

le temps s’écoule

au rythme de percussions lentes

et je retrouve

lentement

mon souffle

et le sourire ancien.

S’enlacer terriblement à cette terre

l’aimer sans raison

irraisonnablement l’habiter

 

ça va aujourd’hui ?

 

entre un passage et une attente

respirer la soie-fumée

se répandant dans les poumons

comme l’aile de l’hyrondelle

effleurant l’écume de l’eau

 

oui, oui, ça va, merci !

 

dans ce bain de lumière

tragiquement intense

vivre l’essentiel (le hasard)

sur la ligne poreuse de la frontière.

 

Monastir, 2008

 

(poème tiré du recueil Erranza e dintorni / Errance et alentours, Vence, Oxybia éditions, 2013)

 

 

10. Nel ventre del mare / Dans le ventre de la mer

 

Il mare lucido

e immobile

come la memoria

 

chaque jour s’achève

dans son commencement :

une île surgit de la mer

 

*

 

Terra rosa d’Occidente

profilo d’acqua insonne

abitare una luce

che separa accogliendo

 

*

 

Respirer le flottement

des poumons de la terre

l’ascension d’une mouette

percée de lumière

 

*

 

S’apre la rosa del cielo

la spuma accoglie la sua ombra:

è questa l’ora del canto

del passaggio ineluttabile

 

lo sguardo fisso a nord-ovest

e il cuore custode

del sole d’Occidente

mentre il corpo si veste di luce

e di notte

 

*

 

Il vero tormento dell’uomo

è essere presente a tanta bellezza

 

le véritable tourment de l’homme

est d’être présent à autant de beauté

 

non mi resta che rimanere solo

nel tormento di queste acque

nella prigione lenta di questa luce

je n’ai qu’à rester seul

dans le tourment de ces eaux

dans la prison lente de cette lumière

 

Corsica/Corse, 2004

(poème tiré du recueil Erranza e dintorni / Errance et alentours, Vence, Oxybia éditions, 2013)

 

 

11.

 

Tandis que toi, Tu hurlais

je savais

que Tu étais en train de hurler.

Mais toi, Tu ne savais pas

(tandis que toi, Tu hurlais)

que Tu me tuais

en reprochant au vent

mes secrets

encore une fois

trop pleins de foi.

J’avais contre

l’innocence de dieu.

Mais moi, Je ne le savais  pas.

 

(poème tiré du recueil Perla e argilla, Florence, Gazebo, 2006)

 

 

12.

 

L’essor d’un rayon

fier de sa peur

tes doigts

renfermés

le cachaient.

 

Alors qu’une feuille

a demandé à l’automne

encore

une seconde de vie.

 

(poème tiré du recueil Perla e argilla, Florence, Gazebo, 2006)

 

 

***

 

Biobibliographie de Flaviano Pisanelli

 

Une image contenant habits, Visage humain, homme, personne

Description générée automatiquement

 

Flaviano PISANELLI est professeur des universités en Études Italiennes à l’Université de Montpellier Paul-Valéry. Poète et traducteur, est codirecteur de l’Unité de Recherche ReSO (Recherches sur les Suds et les Orients) de Montpellier.

Spécialiste de l’œuvre littéraire, critique et cinématographique de Pier Paolo Pasolini, ses recherches se focalisent sur la poésie italienne des XXe et XXIe siècles (Ungaretti, Montale, Quasimodo, Tondelli, S. Grasso, Bufalino, Merini, M. Scalesi, etc.), sur la production poétique italophone contemporaine et les échanges interculturels au sein de l’aire de la Méditerranée (Italie-Tunisie).

En tant que poète, il a publié les recueils suivants : a peso d’aria (Florence, Gazebo, 2000) ; Perla e argilla (Florence, Gazebo, 2006) ; Erranza e dintorni / Errance et alentours (Vence, Oxybia, 2013), en édition bilingue italien/français (“Prix Littéraire National de Calabria e Basilicata”) ; Dietro l’Assente / Derrière l’Absent (Rome, Edizioni Ensemble, 2022), en édition bilingue italien/français.

 

©Flaviano Pisanelli

 

 

Flaviano Pisanelli

Entretien avec Catherine Bruneau et poèmes

Francosemailles, printemps 2026

Recherche Éric Chassefière



Accueil  ~  Comité Francopolis  ~  Sites Partenaires  ~  La charte  ~  Contacts

Créé le 1er mars 2002