D'une langue à l'autre...
et textes
incidemment, sciemment
ou comme prétexte. Traduction.

 

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Archives : D'une langue à L'autre

 

Printemps 2026

 

 

 

Emilio Rentocchini : 13 poèmes extraits de « Lingua madre »

 

Traduit de l’italien par Gianni Angelini

 

 

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Emilio Rentocchini (1949) est une figure tout à fait singulière dans le paysage poétique italien, néanmoins il s’inscrit dans la longue et ancienne tradition de la poésie en dialecte encore si vivante en Italie, terre des « petites patries » comme disait Pasolini. Dans son livre "Lingua madre" (Ed. Quodlibet), il compose des "Ottave ariostesche" (huitains), la forme épique par excellence, en dialecte de Sassuolo (Émilie–Romagne) qu’il « traduit » ensuite en italien. Agamben a écrit à ce sujet : "...la versione in lingua non va considerata come una semplice traduzione, ma come parte integrante di una stessa ottava per cosi' dire raddoppiata..." (« Il ne faut pas considérer la version en langue (italienne) comme une simple traduction mais comme un élément essentiel du même huitain pour ainsi dire redoublé »). La rime du dialecte « tire en avant » la pensée grâce à la profération des textes qui se déploient par la contrainte que le poète lui-même se donne ; un lien qui lui permet de libérer la vitalité des vers, un code poétique qui lui permet de décoder ce qui le meut... Les textes possèdent une étrange force : déroutants et familiers à la fois et d'une grande rigueur grâce à cette forme rare qui lui permet de focaliser le regard "Per me l'ottava è come un gorgo che mi risucchia e mi risputa" (« Pour moi le huitain est comme un gouffre qui m'engloutit et me recrache »). L’énergie que dégage la langue de Rentocchini laisse transparaître une sorte d’insoumission constante à ce qui l’entoure, une impossibilité de s’en tenir à ce qui est. De l'oralité débridée, sauvage, musicale, hybride mais à la fois rigoureuse, du dialecte, à la rigueur du huitain en italien : de cette sorte d'alambic très personnel Rentocchini distille ses obsessions, souvenirs, paysages et, enfin, une cosmogonie très personnelle qui nous interpelle fraternellement.

 

Gianni Angelini

 

1.

 

Una lingua che non cresce mica, che si consuma

nelle cucine vedove, ai letti dei vecchi,

buona a nominare solo ciò che sta sfumando

dietro la luce, nell'argento degli specchi

dove primavera non profuma,

primavera spietata con i vecchi

e il loro baiocco di lingua che non cresce mica,

che si consuma da lunedl a domenica.

 

 

Une langue qui ne croît point, qui se consume

dans les cuisines délaissées, près des lits des vieux

juste capable de nommer seulement ce qui se perd

derrière la lumière, dans la couleur argentée des miroirs

le printemps ne parfume pas,

printemps sans pitié pour les vieux

et leurs trois sous de langue qui ne croît point

qui se consume du lundi au dimanche.

 

2.

 

Ci fosse la maniera di sfiorare

l'ombra, che ci scommetto è ghiaccia e leggera,

tra noi e i nomi cancellati, fino a svegliare

di là e di qua un mezzo chiacchierare che spera,

e averli tanto vicini da poterne pensare

la voce, le dita, il modo di tacere, la cera

corne se non fossero nomi già stati

una volta e dunque sempre: detti d'un fiato.

 

 

S’il y avait une manière d’effleurer

l’ombre qui, je parie, est glacée et légère,

entre nous et les noms effacés, jusqu’à réveiller

au-delà et par ici l’espoir d’un petit bavardage,

et les avoir si proches jusqu’à pouvoir penser

leurs voix, leurs doigts, leur façon de se taire, leur mine

comme s’ils n’étaient pas des noms qui ont déjà existé

jadis et donc à jamais : dits d’un seul souffle

 

3.

 

Faresfarsi faresfarsi faresfarsi farsi

disfare dormire svegliarsi: verbi ma

senza azione, verbo che non si fa carne, perso

chiacchierare, cantone; ecco dove sta

l'unica nostra vita, un sognare

dietro gli occhi di essere, di stare per, stare facen...

Chi ci crede? buio con traveggole, solaio

di odori confusi, scale che tacciono qualcosa.

 

 

Fairesedéfaire fairesedéfaire fairesedéfaire se faire

défaire dormir se réveiller : verbes

mais sans action, verbes qui ne s’incarnent pas, perdu

bavarder, coin de rue : voilà, là se trouve

notre unique vie, rêver

d’être derrière les yeux, d’être sur le point de, d’être en train de fai

Qui le croit ? du noir avec la berlue, un grenier

aux odeurs confuses, des escaliers qui taisent quelque chose.

 

4.

 

Fa' caso alle pause perché lì si condensa

in quel finto silenzio, in quel respiro

più lungo, disteso, in quel sapore d'assenza

ciò che le parole perdono ad ogni giro

di frase e l'aria sostiene, incensa

così di brusii, di pieghe appena da aprire

l'intenta attesa, in tinta eppur diversa:

reticolato e insieme il cielo che l'attraversa.

 

 

Remarque les pauses parce que là se condense

dans ce faux silence, dans cette respiration

plus ample, détendue, dans ce goût d’absence

ce que les mots perdent à chaque tour

de phrases et l’air soutient, encense

ainsi les murmures, les plis juste pour ouvrir

l’attente soucieuse en ses couleurs si diverses :

en même temps filet et ciel qui le traverse.

 

5.

 

Nel pomeriggio, in quell'ora in cui ogni luce

si fa più quieta, rimaner fermi, stare

segreti corne i sassi: tutto s'addensa

e un cielo trattenuto ma leggero, un fil di ferro

che oscilla tra due muri, un litro sfuso

col bicchiere accanto son lì a negare,

perfetti, il male che si muove, il tempo che vola,

la smania di dar nome a tutto una volta sola.

 

 

Dans l’après-midi, dans l’heure où chaque lumière

s’apaise, rester immobiles, être

secrets comme les pierres : tout devient dense

et un ciel retenu mais léger, un fil de fer

qui se balance entre deux murs, un pichet

avec son verre à côté sont là à nier,

parfaitement, le mal qui se meut, le temps qui s’envole,

la manie de tout nommer une seule fois.

 

6.

 

Un giorno destra e sinistra, sopra e sotto

diventeranno noccioli in bocca ai morti

e parlerà il silenzio senza fretta

che scivola dentro e fuori dalle porte

che non porteranno più, che saranno una fetta

di luce che non vede se stessa, un problema risolto,

mentre ora si sa solo che non si sa

corne si fa a andare a Modena e stare qua.

 

 

Un jour droite et gauche, au-dessus et au-dessous

deviendront des noyaux dans la bouche des morts

et le silence parlera sans hâte

il glisse dedans et dehors les portes

qui ne porterons plus, qui seront une tranche

de lumière qui ne voit qu’elle –même, un problème résolu,

tandis que maintenant on sait seulement ne pas savoir

comment aller à Modène et rester ici.

 

7.

 

Invece noialtri qui, stretti a questa voglia,

farabutti buffoni parolai gentaglia,

impaciugati di memoria che ci sfoglia

a rovescio, all'indietro, senza cagnara,

lasciandoci dentro le dita della notte più umida

e in testa il sogno di non essere mica di terra:

d'essere noi stessi soltanto qui, dove rinasce

l’alba dei giorni già passati dal setaccio.

 

 

Au contraire nous qui, serrés à cette envie,

crapules bouffons beaux parleurs racaille

embourbés dans la mémoire qui nous tourne les pages

à l’envers, à rebours, sans boucan

en y laissant les doigts de la nuit la plus humide

et le rêve de n’être point sur terre :

d’ être nous-mêmes ici seulement, où renaît

l’aube des jours déjà passés au tamis.

 

8.

 

Nell'attendere è tutta la poesia,

da A a B solo il segmento che vale sot

tratto all'infinita retta; altra via

che aspettare, altro senso che lasciare al

silenzio parola non credo ci sia:

appoggiare la nuca al muro, ravviarsi quel

po' di ciuffo adagio con la mano aperta,

ascoltarsi, vivi, senza una nota certa.

 

 

Dans l’attente est toute la poésie,

de A à B vaut seulement le segment

retranché à l’infinie ligne droite : je crois qu’il n’y a

d’autre voie qu’attendre, autre sens que laisser

dans le silence la parole :

appuyer sa nuque à un mur, peigner

sa mèche clairsemée lentement la main ouverte,

s’écouter vivant sans note certaine.

 

9.

 

La ghiaia gira nella betoniera

gratta grida grippa il cuore,

è come il chiacchierare della galera,

come se poi lì dentro nasca e muoia

rnonotono il dolore della vita intera,

e nemmeno mernoria, nemmeno pregare di suore:

solo gente senza, sì, solo gente ghiaia.

Mentre discende il buio, tutta questa cagnara...

 

 

 

Le gravier tourne dans la bétonnière

gratte crie grippe le cœur,

c’est comme bavarder en taule,

comme si, ensuite, là-dedans naissait et mourait

la douleur monotone de la vie entière,

et n’avoir même pas de mémoire, même pas les prières des bonnes sœurs

seulement des gens sans rien, oui, seulement des gens-gravier.

Pendant que le noir tombe, tout ce vacarme.

 

10.

 

Estate di camion pieni rasi di terra rossa

che vanno a razzo lungo la Cavriana

con l'ombra delle robinie al parabrezza

e il telone slacciato che abbaia di lontano

in quell'aria afosa, bianca, senza fessura

dentro un rumore appiccicoso in cui si rintana

assorto il camionista in canottiera

con una mano fuori a carezzare la lamiera.

 

 

Un été fait de camions remplis à ras bord de terre rouge

qui filent comme flèches sur la Via Cavriana

avec l’ombre des robiniers sur les pare-brises

et la bâche détachée qui aboie au loin

dans l’air étouffant, blanc, sans fente aucune

dans un bruit poisseux où se terre

tout absorbé le routier en débardeur

avec une main à l’extérieur qui caresse la tôle.

 

11.

 

La voce di Billie Holiday si fida,

per così dire, del tramonto... ed è parente

più dei silenzi che del mondo a venire:

un tempo beccato un po' in ritardo diventa

magia dell'eco in salvo sul punto di svanire,

mezzi bagliori rochi nella menta,

lei in trance che tiene il giorno per i capelli;

di lì la notte, questa brama d'essere feriti.

 

 

La voix de Billie Holiday a confiance,

pour ainsi dire, dans le coucher de soleil…elle est plus de la famille

des silences que du monde à venir :

un tempo chopé avec un peu de retard devient

la magie de l’écho sauvé sur le point de s’évanouir,

des éclats rauques dans la menthe,

elle en transe tient le jour par les cheveux ;

de là la nuit, cette faim d’être blessés.

 

12.

 

Ci sono giorni, non tanti, ma ci sono

che compiangi perfino i mucchi di piastrelle

nel cortile delle fabbriche, soli

corne domande scordate nel cervello,

corne domenica verso le sei a l'House Cafè

quando hai letto sul giornale di quel buco nero

che s'è pappato una stella dell'infinito...

Dio? L'universo è un orco che si lecca le dita.

 

 

Il y a des jours, pas beaucoup, mais il y en a

que tu as compassion même des tas de faïences

dans la cour des usines, solitaires

comme des questions oubliées dans le cerveau,

comme un dimanche vers dix-huit heures à l’House café

lorsque t’as lu dans le journal de ce trou noir

qui avait bouffé une étoile de l’infini…

Dieu ? L’univers est un ogre qui se pourlèche les doigts.

 

13.

 

Cresce l'erba dei prati devota al seme

portato a caso dall'aria, caduto a caso

in un ritaglio di luce che non ha nome,

e infatti ci viene a dire che il caso basta

a restituirci l'inganno in cui cresciamo.

Ma piove sull'erba a volte la pietà

di un'acqua nata in alto, che imbocca il mondo,

e sembra d'essere in una trama che si comprende.

 

 

Pousse l’herbe des pelouses dévouée à la semence

amenée au hasard de l’air par hasard, tombée par hasard

dans un coin de lumière qui n’a pas de nom,

et en effet cela veut dire que le hasard suffit

à nous rendre la tromperie dans laquelle nous grandissons.

Mais parfois pleut sur l’herbe la pitié

d’une eau née la haut qui prend le chemin du monde

et il nous semble être dans une histoire que l’on comprend.

 

Biobibliographie de Gianni Angelini

 

En France depuis 1983, Giovanni Angelini vit et travaille à Montpellier.

 

Publications :

-    « Carnet des apparitions », Ed. Domens (nouvelles), décembre 2006

-    « L’été de la Saint Martin », traduction de « Estate di San Martino » de C. Betocchi, Lucie éditions, février 2009

-    « Absences éclairs d’obscur », Lucie éditions, mars 2011

-    « Aéroport des hirondelles et autres cartes postales, traduction de « Aeroporto delle rondini e altre cartoline di viaggio de G. G. Caproni, avec J.L. et S. Marechal, Parole donnée éditions, février 2012

-    « Le seuil et les saisons », Poèmes, Editions Oxybia, juillet 2019

-    « Ce qui nous manque », Poèmes, Editions Unicité, 2013

-    « Allez le dire à l'empereur », Traduction de « Mandate a dire all'imperatore » de P. Cappello, Editions L'ours de granit, janvier 2024

 

Revues françaises : Europe, Voix d’Encre, Le Matricule des Anges, Haies Vives, Rehauts, L’Arbre à paroles, Encres vives, Conférence

 

Revues italiennes : Crocevia, L’Immaginazione, Atelier, L’Incantiere

 

 


Emilio Rentocchini / Gianni Angelini

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