LECTURE - CHRONIQUE

 

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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS

Été 2026

 

 

Entre les mots et le monde.

 

Par Pierre Astan

 

(*)

 

 

Du monde nommé au monde perçu

Il arrive que le monde ne tienne plus tout à fait dans les mots. Non pas parce qu’il serait ailleurs, mais parce qu’il devient plus dense que ce que le langage ordinaire peut contenir.

Un arbre, par exemple. On dit “arbre”. Mais parfois ce mot ne suffit plus. Il y a le vent dans les branches, le frémissement des feuilles, la lenteur de la croissance, la lumière qui change, le lien invisible entre la terre et le ciel. Quelque chose traverse la forme visible et déborde ce que le mot peut dire.

À cet endroit apparaît un écart : entre ce qui est vécu et ce qui peut être nommé. Cet écart n’est pas une erreur du langage, mais sa limite.

Le langage ordinaire sert à stabiliser le monde. Il nomme, classe, rend les choses utilisables et partageables. Dire “arbre”, “pierre” ou “vent”, c’est isoler une forme dans un flux continu d’expérience. Sans cela, il n’y aurait ni communication ni mémoire.

Mais cette stabilité simplifie. Elle transforme le mouvement en objet, la sensation en catégorie. Le monde devient plus clair, mais aussi plus réduit.

C’est là que naît l’écart : le mot ne disparaît pas, mais il ne suffit plus.

Parfois, ce décalage devient sensible. Le monde paraît plus dense, plus présent. Ce n’est pas un autre monde, mais le même, perçu autrement : traversé de mouvements, de souffles, de variations que le langage ordinaire ne retient pas.

Quand cela arrive, quelque chose demande une forme.

C’est là que commence l’écriture. Un carnet, une phrase, un fragment. Écrire ne sert pas à expliquer, mais à retenir une intensité avant qu’elle ne disparaisse.

Le poème naît de ce geste. Il ne décrit pas le monde, il transforme la manière dont il apparaît.

Il déplace les mots pour leur rendre une part de leur puissance sensible.

Le poème n’est pas un message. C’est une forme vivante où se croisent images, rythmes, silences et sensations. Une manière de faire tenir ensemble ce qui, autrement, se disperse.

L’art existe pour cela : donner une forme à ce qui déborde l’expérience ordinaire. Non pour ajouter un autre monde, mais pour rendre celui-ci plus perceptible.

La poésie, en particulier, travaille au plus près du langage. Elle ne sort pas des mots : elle les pousse jusqu’à ce qu’ils cessent d’être seulement des outils pour redevenir une expérience.

Ainsi, le poème naît là où le monde devient trop dense pour rester simplement vécu, et où il cherche encore à se dire

 

 

Du monde perçu au monde présent

Parfois, le monde semble trop grand pour les mots.

Un arbre n’est plus seulement un arbre. Il y a le bruit du vent dans les feuilles, l’ombre qui bouge, l’impression qu’une présence silencieuse traverse les choses. Alors les mots paraissent trop petits. On écrit pour retenir quelque chose de cette intensité.

Mais il arrive aussi l’inverse.

Parfois, le monde devient si proche qu’il n’a presque plus besoin d’être expliqué.

On regarde un arbre, une lumière sur un mur, une rue après la pluie. Et tout est déjà là, simplement là.

Les mots changent de place.

Ils ne cherchent plus à traduire ce qui déborde. Ils s’effacent pour ne pas faire écran entre nous et ce qui apparaît.

Le poème devient plus simple.

Il n’ajoute pas d’images au monde : il laisse apparaître ce qui est déjà présent.

Peut-être la poésie naît-elle toujours de cela : d’un monde qui déborde les mots, et parfois les rend presque inutiles.

Alors écrire consiste moins à inventer qu’à accueillir.

Une phrase suffit parfois, ou presque rien : un silence entre deux lignes, une image à peine retenue.

Le poème n’est peut-être pas fait pour expliquer le monde.

Il serait plutôt une manière de laisser le monde continuer à nous toucher.

Entre les choses et les mots, une distance fragile. Trop grande, le monde échappe. Trop faible, les mots deviennent transparents.

La poésie habite cet intervalle.

Elle avance entre ce qui peut être dit et ce qui reste simplement présent.

Comme une tentative discrète de maintenir ouverte la rencontre entre le regard et ce qui apparaît.

 

 

Le visage du simple

Il arrive que la rencontre avec le monde ne révèle plus seulement les choses, mais quelque chose en nous.

Comme si, à force de regarder, quelque chose se dégageait du regard lui-même.

On croyait voir un arbre, une lumière, une rue silencieuse. Et peu à peu, ce n’est plus seulement le monde qui apparaît, mais une simplicité en nous, longtemps recouverte.

Rien de spectaculaire.

Plutôt une évidence discrète, presque fragile.

Les choses cessent d’être des objets à interpréter. Elles deviennent des présences. Et dans cette présence, quelque chose se déplace, se calme, se simplifie.

Comme si le regard se libérait un peu de sa peur et de son trouble.

Comme s’il apprenait à ne plus ajouter, mais à recevoir.

Alors ce qui se révèle n’est pas un autre monde, ni une vérité cachée.

C’est le visage du simple en nous : ce qui apparaît avant toute interprétation.

Quelque chose qui n’a pas besoin d’être construit, ni expliqué, ni justifié — seulement retrouvé, à travers ce qui est déjà présent.

Peut-être la poésie conduit-elle jusque-là.

Non plus vers ce qui dépasse les mots, ni vers ce qui les rend inutiles, mais vers ce point discret où voir et être se confondent, et où tout résonne simplement en soi.

 

©Pierre Astan

 

 

 

(*)

 

Nous accueillons avec intérêt ces réflexions sur l’écriture du poète Pierre Astan, découvert à Francopolis à la rubrique Terra incognita du numéro d’été 2025.

 

 

 

Pierre Astan

Francopolis – Été 2026

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Créé le 1er mars 2002