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LECTURE - CHRONIQUE
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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS Printemps 2026 Le discours poétique. Essai de Saghi
Farahmandpour |
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Si l'on considère le langage comme un ensemble de signes dans lequel
le sens de chaque signe n'est déterminé qu’en face des autres signes existant
à l’intérieur du système du langage, il deviendra une structure fermée dont
l'identité des composantes sera définie sans référence au « monde
extérieur au langage ».
Cette attitude cause l’oubli du langage
en tant que « vécu ». Le langage est le
processus constant d'emploi des mots pour exprimer les vécus divers et cette
diversité d’« application » plus que tout,
rend le « sens » prêt au changement. Les mots familiers se
transforment au cours du discours sur des vécus différents, des situations et
des choses nouvelles et de nouveaux sens se forment.
Ainsi, le sens des mots s’ajoute sans que les acceptions précédentes
disparaissent. Le mot est la potentialité de conserver et d'augmenter le
sens. D’une part, le mot préserve son capital et son héritage sémantique ;
à savoir qu’il conserve l'ensemble des sens déjà données, transférés et
acceptés qui ont été acquis au cours des applications antérieures et qui se sont sédimentés
sous le nom de « sens potentiels » dans le domaine sémantique du
mot, et d'autre
part, il est ouvert à l'innovation et aux sens nouveaux. De nouveaux sens se
créent au sein de nouvelles applications et augmentent le domaine sémantique
du mot sous le nom de « sens actuels ». Ainsi, le mot est toujours
en train de se former et de se développer par la dialectique de l'innovation
et de la sédimentation. Les deux traits de la polysémie et de l’augmentation du sens
des mots exposent le langage au changement plus que tout. « Le discours » est l’aspect actuel du langage et le
résultat de l’application des mots finis pour exprimer des idées infinies. Ce qui importe ici, c'est la production du
discours en qualité de « texte ». La poésie en tant que texte ne se
forme alors que si l'ordre lexical change dans la rencontre des mots entre
eux. De cette façon, le trait unique du discours poétique met le langage à un
nouveau niveau. Le discours poétique,
parfois afin de combler une lacune sémantique et parfois pour créer un sens
nouveau, emprunte un mot à un domaine et le prête à un autre ou il substitue
un mot à un mot absent - qu'il manque ou qu'on ne désire pas l'employer - qui
aurait pu être employé à la même place et en son sens propre. Le mot
poétique, par conséquent, est étranger pour deux raisons : la première
est qu’il appartient à un domaine inconnu et la
deuxième raison est qu’il se substitue au mot absent. Le discours poétique
pour sélectionner un mot parmi un ensemble de mots brise les frontières
catégoriales, défait l’ordre lexical déjà constitué et en transgressant les
règles du langage par une attribution insolite, produit un sens nouveau. En
effet, le discours poétique ne dérange un ordre que pour en inventer un autre.
Des éléments appartenant à la poésie comme la métaphore
ne sont donc pas de simples figures de rhétorique à fonction décorative qui
ne donnent que de la couleur au discours et revêtent l’expression nue de la
pensée d’un vêtement luxueux, mais ils ont
une fonction heuristique et incluent de nouvelles explorations de la
conscience. La « découverte » est la caractéristique fondamentale
du discours poétique. Le discours poétique, en
comparant des idées diverses et dissemblables, révèle non seulement les
relations sémantiques cachées entre elles, mais en donnant l’occasion à
l’imagination de l'auteur et du lecteur, crée aussi de nouveaux rapports
entre des idées différentes. Le poète juxtapose deux idées hétéroclites et en
les comparant l’une à l’autre, il engendre de nouvelles relations sémantiques
et, par conséquent, une nouvelle réalité. Le discours poétique
consiste en un moment d'intuition soudaine et unique qui afin de manifester
de nouvelles similarités sémantiques, remanie la configuration antérieure du
langage et en brisant ses frontières logiques et stables, crée une nouvelle
structure. Cette intuition soudaine et unique qui découle du dynamisme de la
pensée et de l'imagination, élabore un moment fécond et éloquent en
rapprochant des choses éloignées. Le discours poétique est un discours anomal ;
il est une nouvelle manière de perception qui offre une nouvelle occasion de
connaissance. Le discours poétique est
un discours non référentiel en ce sens qu'il s'éloigne de la réalité du monde
environnant pour créer la réalité imaginaire et linguistique qui lui est
propre. Le poète trouve ainsi l'occasion d'exprimer son expérience imaginaire
de la vie. Et cela signifie que le sens dans le discours poétique est une
création de l'imagination. La nature non référentielle du langage poétique
libère le sens du joug du discours littéral sur les réalités du monde
d’alentour et lui donne la capacité de se développer dans les « imaginaires ». Le sens dans le langage
poétique est le résultat de la « suspension » de la réalité et du
fait de donner le pouvoir à l'imagination. Mais l'imagination n'élimine pas
la réalité. En fait, le lien indirect du discours poétique avec les faits
réels modère paradoxalement l'éloignement du discours poétique par rapport à
la réalité du monde des environs. Plus précisément, le
discours poétique consiste en intuition à base d’imagination. Celle qui est
la créatrice d’une perspective et d’un contexte sur lesquels et dans leur
cadre, le discours poétique « suspend » d'abord la réalité
naturelle familière dans le système déjà constitué du langage en séparant les
mots de leurs sens littéraux, puis en ouvrant le sens du côté de
l'imaginaire, il enrichit tellement les mots de sens nouveaux et développe et
étoffe les expériences réelles de la vie à
un tel point qu’une nouvelle réalité, appelée « réalité poétique »,
se crée. Le poète est un
découvreur. Dans son action intuitive à base d’imagination il comprend – par
exemple – qu’il existe suffisamment de rapports entre les mots « le
malheur » et « l’homme » pour que, à la lumière de la révélation
des relations imaginaires cachées qui existent entre eux, l'un puisse être
décrit en utilisant les caractéristiques de
l'autre et plus précisément, que l'un puisse être vu comme l'autre. C’est
ainsi que le poète dans son discours poétique décrit le malheur en employant
des traits humains et oppose la réalité poétique du « parler »
attribuée au malheur, à la réalité qui nous est familière, à savoir que le
malheur « ne parle pas », et il dit : « Où fuir ?
Sur le seuil de ma porte Le Malheur, un jour,
s'est assis ; … Il me parle dans le
silence, Et mes nuits entendent
sa voix ; … Près de mon oreille il
soupire ; On dirait qu'un mortel
expire : Mon cœur se serre épouvanté. » (1) En réalité, le discours
poétique, plutôt que de signifier des actions et des rapports déjà existants
et familiers, est le créateur d’actions et de relations nouvelles et
inconnues et donc le discours poétique est un découvreur. La poésie n'est pas la
ruine de l'imagination et du sentiment. Le discours poétique n'est pas un
monceau désordonné de mots. La poésie est une sorte d'architecture du sens.
Cela signifie que dans le discours poétique, les liens et les rapports entre
les mots doivent avoir une « logique » interne. Le terme « logique »
signifie ici que les idées poétiques ne doivent pas mettre obstacle les unes
aux autres et il est nécessaire qu'elles soient organisées de telle sorte que
les idées précédentes ne barrent pas les idées suivantes. La poésie est un
ensemble relié de mots et d'idées qui ont des liens sémantiques internes
entre eux. Les relations sémantiques internes entre ces mots et ces idées
produisent leur interdépendance et, finalement, transforment la poésie en un
réseau complexe de sens. La poésie doit être comprise en tant qu’un tout
unitaire sans avoir de la confusion dans le sens. Par voie de conséquence, la
poésie est un corpus sémantique avec laquelle on devrait pouvoir réfléchir
sur la vie. La compréhension de
l’homme de lui-même dépend toujours de la compréhension des choses dans
lesquelles ses efforts et ses désirs de vivre et d’être au monde ont été
enregistrés et objectivés, y compris les inventions, les découvertes, les
rêves, les mythes, les symboles, le langage et les textes. Par conséquent,
la compréhension que l’être humain a de soi-même est liée continuellement à
la compréhension et au déchiffrement des documents de sa vie, tels que la
poésie. (1) Estève, E. Alfred de Vigny, Poèmes antiques et
modernes,
édition critique. Paris, Hachette,
1914 (épuisé), pp. 149-150. Décembre 2025 |
(*)
Saghi Farahmandpour est née en février 1981 à Téhéran, en Iran.
Tout son parcours universitaire a été en langue et littérature française et
elle a un doctorat ès lettres françaises. Elle a fait des recherches au cours de sa maîtrise sur la réalité
dans la diégèse. Sa thèse de doctorat porte sur
l’interprétation des poèmes d'Alfred De Vigny basée sur l’herméneutique
phénoménologique de Heidegger. Elle écrit de la poésie
en persan et en français ; elle fait également de la traduction et de
l'interprétation littéraire, et de la peinture. Voir ses poèmes (en
édition bilingue persan / français) à la rubrique D’une langue à l’autre, et
son mini-recueil électronique dans notre Bibliothèque Francopolis,
n° 13 (été 2025). |
Essai de Saghi Farahmandpour
Francopolis – Printemps 2026
Créé le 1er mars
2002