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Archives : Vues de Francophonie

Printemps 2026

 

 

Denisa Craciun :

 

La fleur de figuier

(extraits).

 

Éditions Unicité, 2022 (60 p., 13 €).

Illustrations d’Elena Golub.

 

 

 

(*)

 

 

 

Pour que je me souvienne de toi

Brûlante poussiéreuse seule

la route se couvre d’’ombres

Les oiseaux ont arrêté leur chant

pour que je me souvienne de toi

Tu es à présent une eau noire

Tu es le vent éparpillant à l’aube 

nos rêves de mortels

Tache de soleil sur mon cœur

tu n’es qu’une pensée

Pour que je me souvienne de toi

tu m’avais appris que ni le jour ni la nuit 

les ombres ne partagent 

leur proie

 

 

Belle d’éclair

C’est dans le désert qu’était née 

la première lune

Bercée dans les bras du sable

au pelage de feu

noire et pure comme la mer au point du jour

Belle lune aux roses d’écume enjolivée

par ce souffle d’arbre ton bien-aimé

La tête courbée comme celle d’une pénitente 

chaque nuit tu viens t’agenouiller près du mont

Frais et doux le bien-aimé te rejoint

et vous parcourez légèrement la terre l’univers 

jusqu’à la porte d’un autre monde 

immense et encore plus désert que le désert

La bouche remplie tantôt d’abeilles tantôt de brouillard

l’Aimé s’endort sur son trône 

et toi belle au sein d’éclair tu te retires dans le sublime

palais de ses pensées

 

 

Le dhikr du soleil

Bénédiction ô Aleph des pluies 

ta voix dans le jardin

est celle du soleil qui s’émiette à tes pieds

Éclair qui ne frappe pas mais brise légère de mes pas

ta voix est ce cri du soleil aux joues d’enfant

jouant dans le sable

 

 

Les figuiers

De l’autre côté du muret blanchi à la chaux  

l’odeur de jasmin enivre les figuiers 

qui ressemblaient à des hommes

Parfois adossés à la porte d’une longue pluie 

ils plient leurs ombres au milieu d’un cercle 

de printemps où ils gardent le vieux rêve

de ceux qui comme moi sont arbres à quatre pattes

et qui ont vu naître le jardin d’une main

très hautement fleurie

Tout autour du cercle le vent a semé ses graines

les fourmis les ramassent en songeant

au goût de figue et d’été

 

 

L’Amour

Noces de la lune et du soleil  

l’Amour est un jour sans fin

au bord de la rivière

Berceau verdoyant dans le désert

l’Amour est un chemin  

qui unit et traverse âmes et corps monts et vallées.

Il est ce rossignol ravagé par son chant

 

 

L’âme

La nuit est là je la vois bouche béante s’emparer du petit canari endormi

pour le racheter j’ai donné toutes les ombres de mon corps

Un jour le petit oiseau m’est revenu 

frais comme l’eau au fond de la fontaine  

tous les matins il rejoint les cimes des montagnes 

et moi   

à perte de vue je m’abandonne 

à l’éveil

 

 

Illustrations d’Elena Golub

 

 

 

 

(*)

 

Née à Craïova, en Roumanie, Denisa Crăciun est chercheur associé à l’Université Clermont-Auvergne. Docteur en littérature comparée, poète et traductrice de poésie. La poésie pour l’auteure est un état de grâce, un don du ciel, un acte d’amour.

Le figuier qu’elle célèbre dans ce recueil est un arbre symbolique dans l’évangile (cf la parabole du figuier stérile selon Saint Marc). Pour qu’il fleurisse, les hommes doivent chercher l’absolu, Dieu « loin de toute gloire et en pur mystère » comme le souligne Rilke, cité par José Manuel de Vasconcelos dans la quatrième de couverture du recueil.

La figure de Salah Stétié, inspirateur de ce recueil est le garant du souffle de la poète dont « la parole endosse sa lumière propre dans le règne végétal où les ombres sont la respiration du vide et participent de son sourire radieux », comme le dit Thomas Vercruisse dans la préface du recueil.

« Dans le vide on sera tous des fleurs du figuier flamboyant / que les autres – les vivants – se mettront à adorer ».

(F.M.)

 

 

Denisa Craciun

Francopolis, Printemps 2026

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