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Mars-avril 2021 – ÉDITION SPÉCIALE

 

 

L’adieu-clarté de Philippe Jaccottet :

 

La Clarté Notre-Dame

 

(Éditions Gallimard, février 2021, 48 p., 10 €)

(*)

 

Une expérience de lecture

de Dana Shishmanian

 

Photo de François Minod (Prieuré Saint Martin de Cézas, dans le Gard)

 

 

« …dans l’étonnement heureux… »

 

Ce mince et sobre recueil est sorti des presses quelques jours avant que le poète ne s’en aille rejoindre la clarté qu’il évoque dans ces proses, aussi denses que légères, faites d’une matière subtile, souple, soyeuse, translucide, envoutante, qui s’insinue dans votre âme et redresse votre esprit.

Avant tout, faisons connaissance avec ce livre, par le biais d’un témoin privilégié, qui l’a vu naître, et en rend compte d’une belle et fort perspicace manière : sa dédicataire, José-Flore Tappy. Je cite :

« Au printemps 2020, Philippe Jaccottet s’est montré très impatient de donner forme et vie à des projets restés en suspens. La Clarté Notre-Dame est un texte en prose, tout à fait récent, dont il avait esquissé les premières notes en 2012. La fatigue du grand âge, un certain découragement aussi l’avaient empêché de le poursuivre comme il l’aurait voulu. Comme souvent, chez lui, ce texte est né d’une promenade. Celle-ci date du mois de mars (il me semble) en 2012. J'étais présente, tout baignait dans un suspens assez particulier : l’heure, la lumière, la fin du jour, la cloche d’un couvent, la ligne des collines, semblaient résonner à l’unisson… Nous n’en avons jamais parlé, mais quelques années plus tard, alors qu’il était déjà très affaibli, il m’a confié que ce moment avait été le dernier à susciter en lui le désir d’écrire.

Il y a quelque chose de testamentaire dans ce texte. On sent le poète prêt à franchir le dernier seuil, mais aussi vouloir retenir quelque chose – ou se tenir à une main invisible pour ne pas glisser trop vite… le son d’une cloche, le murmure d’une eau vive, un vers de Hölderlin, de Dante ou de Leopardi, un haïku. C’est un vieil homme qui se prépare à son dernier voyage. Mais on ne peut pas pour autant parler de bilan. Je dirais plutôt un regard grand ouvert, à la fois sur le tragique de l’existence humaine et ses éblouissements, sur un possible apaisement aussi. On a là deux tonalités puissantes, face à face : la beauté et la mort. Aucune fuite ni pas de côté – l’essentiel est dit sans détour : l’horreur de la violence, l’angoisse de l’inconnu à l’extrémité de la vie, et la gratitude éperdue pour quelques moments très purs de l’existence. Le recours aussi à la littérature comme une cascade d’eau fraîche où se désaltérer sur cet aride chemin.

Jaccottet tend un arc qui va de l’enfance au grand âge, et en une poignée de pages met en balance la vie humaine dans ses contradictions. C’est un texte très proustien, avec pour madeleine, ici, le son ténu, timide, d’une petite cloche dans le lointain qui se risque avec une vaillance presqu’intrépide au-dessus des collines, dans la lumière du soir, – lui rappelant celle de son enfance. Discrètement rythmée par la chronologie, cette prose reprise sur plusieurs années, tel un lied tenu de bout en bout par la même voix, cherche à maintenir ce mouvement de balancier : qu’est-ce qui peut tenir en équilibre le pire ? Face à "l’effroi de perdre l’espace", il y a le chant. » 

(José-Flore Tappy, sur le site de France culture ; mais on apprend du Cahier d’hommages à Philippe Jaccottet, publié par Florence Trocmé dans Poézibao, où ce texte figure également, qu’il représente en fait les propos de la chercheuse suisse, éditrice des œuvres du poète dans la Pléiade, recueillis par Lisbeth Koutchoumoff Arman, dans Le Temps du 6-7 mars 2021).

Tout est dit sur le « chant de cygne » du poète, dans ce beau texte, et loin de moi toute velléité d’en faire mieux, surtout peu familière comme je le suis avec l’œuvre de Philippe Jaccottet. Je me fais d’autant plus un plaisir de rappeler ici l’excellent article écrit sur son œuvre, et en particulier sur sa relation au paysage – ce regard de veille et de justesse au sens propre du mot qui fonde son esthétique si particulière – par Mireille Diaz-Florian. Je cite :

« Le poète est ouvert, disponible, impliqué dans son regard sur le monde et il entraîne le lecteur, par une sorte de contagion, à s’engager dans le mouvement du regard et de l’émotion, puis dans le retrait où le texte prend forme, dans le creuset où la langue s’élabore. Il n’est pas question de supprimer l’auteur, d’accéder à l’abstraction, de laisser au texte sa propre énergie. Jaccottet est présent. Il fait entendre sa voix qui, sans excès, sans lyrisme démesuré, permet de le suivre. Sa voix, dans la retenue, cherche l’ajustement, l’accord avec les signes perçus dans le paysage. (…)

Le poète est investi dans son rôle de veilleur. Il le formule ainsi dans un poème, dès les années 50, justement intitulé Le travail du Poète "L’ouvrage d’un regard d’heure en heure affaibli / n’est pas plus de rêver que de former des pleurs, / mais de veiller comme un berger et d’appeler / tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort". Il tente, conscient de la limite des mots, de "garder ce qui scintille et va s’éteindre. Il est "comme un homme à genoux qu’on verrait s’efforcer / contre le vent de rassembler son maigre feu… Son regard qui discerne l’ombre doit inscrire dans le texte, le fugitif passage de la lumière." (…)

Nous voici, me semble-t-il, dans le secret de la poésie de Philippe Jaccottet. Les lieux, les moments, saisis, filtrés, transformés dans la langue, ouvrent "la magique profondeur du Temps". Soutenus par le rythme des vers comme de la prose, arrêtés parfois dans le blanc de la page pour capter un souffle, marcheurs immobiles dans l’espace poétique, nous sommes conduits à regarder, fût-ce dans "l’interminable ténèbre", l’éclat du jour. Nous saurons "qu’en fin de compte, la meilleure réponse qui ait été donnée à toutes les espèces de questions que nous ne cessons de nous poser, est l’absence de réponse du poème (…) Parce que dans le poème la question est devenue chant et s’est enveloppée dans un ordre sans cesser d’être posée." »

(Mireille Diaz-Florian, Paysages avec figures absentes, à la rubrique Une vie, un poète, dans Francopolis de mai 2017 ; j’invite aussi nos lecteurs à lire ou relire, à la suite de ce même article, l’évocation merveilleuse du poète par Mireille, dans un texte intitulé Passages).

« La question est devenue chant »… Ceci nous ramène, de nouveau, à ce « chant de cygne » qu’est La Clarté Notre-Dame. Et si j’ai quelque chose à dire là-dessus, ce n’est certes pas en termes d’exégèse, même pas en guise d’herméneutique aussi minimale soit-elle – car aucune légitimité pour cela – mais en termes de pure expérience de lecture (après tout, est-ce meilleure manière de parler d’un poète ?)

Ce récit – car ç’en est un, assurément, et c’est là une des clés secrètes de la fascination qu’exerce un grand poète – nous prend à la gorge dès la première ligne et nous empoigne aussi discrètement que fermement, avec une force aussi tendre qu’irrésistible, en nous obligeant de le suivre jusqu’au bout : c’est ce que j’appelais une fois, de manière faussement provocatrice, la « poésie narrative » (voir à la rubrique Gueule des mots dans Francopolis de novembre 2015).

Une notation de journal bien datée (19 septembre 2012) marque, comme au début d’un roman, la découverte du « corps délit » en la présence d’une perception sonore – « vraiment comme une espèce de parole, d’appel ou de rappel, un tintement pur, léger, fragile et pourtant net » – que le promeneur se propose de « ne pas oublier » : tout le livre en découle, déroulant par des à-coups, des tâtonnements de la pensée et de la parole, à partir de cet unique instant, une quête d’indices, de signes, de souvenirs, d’associations, de références et ressouvenances littéraires, et surtout, d’expression non faite pour nommer et donner sens à l’événement qui vient de se produire, tel un tremblement aussi subtil que profond, dans l’esprit du poète comme dans le monde ; mais quel monde ?

En parcourant une à une les pages de cette recherche on est emporté dans un autre univers, bien que tous les « realia » connus – mais que nous ne ressentions pas, ou plus – y soient évoqués comme témoins « dans l’étonnement heureux » où baigne le poète (p. 16). Le son de la cloche du couvent La Clarté Notre-Dame appelant aux vêpres et rappelant au poète le cliquetis d’eaux sur les versants rocheux dans son enfance, la lumière grise sur les collines, les prairies aux hautes herbes, les jardins et ateliers des moniales s’adonnant à leurs occupations, la chambre de Rilke au palais Salis dans le village de Soglio, les crêtes diablesses des montagnes vaudoises, un oiseau blanc traversant le paysage, les nuages bas, le casque de neige du Ventoux, mais aussi, le couloir traversant une geôle syrienne creusée sous les ruines de Palmyre détruite, résonnant des cris des prisonniers torturés – « comme s’il me fallait en arriver à penser, in extremis (…), qu’il y aurait, sous tout ce qu’on a pu contempler de plus admirable au monde, des caves ténébreuses où s’affaireraient des êtres démoniaques tels que des privilégiés dans mon genre ne les auraient entrevus que dans leurs pires cauchemars »… (p. 22). Tout cela nous semble familier et pourtant étrange ; familier non comme les référents préformatés tant en pensée qu’en parole qui peuplent notre quotidien médiatisé, mais familier comme des réalités longtemps oubliées et maintenant retrouvées, ressenties avec joie – ou avec effroi ; étranger non comme le pays qu’on découvre en touriste, mais comme l’étrange contrée qu’on pénètre en rêve – ou en cauchemar...

C’est vrai que par-dessus tout, le poète nous amène, encore et toujours, à le suivre de prédilection dans « cette demeure mouvante, changeante », qu’il avait découvert depuis Promenade sous les arbres, et dont la contemplation lui procurait « une joie et une stupeur croissantes » (éditions Lausanne, Mermod 1957, dessins d’Anne-Marie Haesler, rééditée par La bibliothèque des arts en 1988 et 1997). Mais même cette « demeure » somme toute idyllique se révèle être, sous sa plume, bien autre chose que « nature » et « paysage ». Dans ses efforts, comme ceux d’un peintre ou d’un musicien, d’en surprendre l’évanescence qui s’insinue en lui, de définir au plus près, au plus juste, l’événement du dedans où quelque chose a croisé quelque chose dont aucune ne puisse être repérée, identifiée, déterminée comme étant, justement, une chose…, dans ces balbutiements, on comprend, enfin, sa véritable quête : c’est en fait celle de l’envers de l’être. Elle s’est poursuivie, avec entêtement, depuis toute une vie… « jusqu’à en devenir décourageant, désespérant, le "combat inégal" de mon vieux poème d’il y a un demi-siècle… » (p. 22). Et voilà que la parole, enfin, vient suivre, tâtonnante, allant au-delà et à l’envers des mots qui désignent, vers des mots qui privent de désignation, qui vident de référent, car aucune désignation, aucun référent ne rend compte au juste de ce qui se passe vraiment.

Voilà comment, peu à peu, les touches déstructurantes d’une ontologie négative, poussée au-delà des opposés symboliques telle lumière/obscurité, s’accumulent dans le recueil, pour nous donner à voir et à entendre, en partage, à partir du son de cloche de la Clarté Notre-Dame, comme à travers un coquillage marin, l’indéfinissable objet-sujet de cet « étonnement » : la « surprise », la « cible » pressentie mais inconnue jusqu’à maintenant, de tant de flèches perdues qui semblent enfin « converger », comme vers « une apparence de sens, aussi fragile mais aussi tenace que tous ces signes dont j’aurai été alors le cueilleur… » (p. 18). Donnons-en quelques exemples :

« Outre que, malgré que ce fût en plein après-midi, la lumière même, et même le mot qui l’eût désigné, semblaient absents, quoiqu’il ne fût pas question non plus de parler d’ombre, moins encore d’obscurité. 

Un vaste espace ouvert et tranquille qu’on ne sait qui aurait chargé de figurer le silence, et mieux que cela : quelque chose comme une profonde absence. » (p. 12)

« Voilà donc que dans mon grand âge, alors que "si peu de bruits", si peu de signes du monde m’atteignent encore, cette cloche, et cette fois non pas métaphorique, à nouveau et tout inopinément m’avait parlé ; et de nouveau, pour m’orienter vers quelque cime dont je ne retrouverais le nom sur aucune carte… » (p. 13)

« Ainsi le monde le plus implacablement réel nous impose-t-il quelquefois d’inventer des figures irréelles sans lesquelles nous ne pourrions pleinement en rendre compte. » (p. 15)

« À vrai dire, aucune comparaison, au contraire de ce qui s’est produit parfois, ne s’est imposée à mon esprit tout de suite. (Peut-être aussi parce que je doutais d’avance qu’aucune pût me satisfaire et me dispenser d’en essayer d’autre). » (p. 17)

« Si j’avais un tribunal à affronter, comme dans nos plus vieilles fables (mais il n’y aura pas de tribunal, et je serai trop réellement mort pour l’affronter), je serais sans frayeur, et ma voix, ma non-voix, ne serait ni tremblante ni bégayante, parce que, trop désarmé, je serais tout simplement muet (…) ». (p. 29)

« … je n’ai pu mieux faire que buter sur toujours les mêmes métaphores, la même traduction, et que celle-ci, loin d’être fortifiée par sa persistance, en souffre… ». (p. 31)

Au fur et à mesure que l’on s’avance dans cette défoliation du langage au cours du recueil, on est également saisi de plus en plus par l’étendue grandissante et en même temps, par la dilution progressive de l’opposition lumière/obscurité, qui, de structurante, devient déstructurante, dans le sens où chacun des termes se voit comme amputé de ses connotations, vidé de son contenu, démasqué, mis en cause dans sa nature même, soumis au doute quant à son essence et à son sens propre, comme si toutes nos certitudes – et celles du poète en premier – étaient devenues illusoires. En voilà seulement quelques exemples choisis parmi de très nombreux passages dans cette tonalité ambivalente et auto-ironique, qui se densifient sur le parcours du recueil, prenant par endroit des accents apocalyptiques :

« Voilà, quoi qu’il en puisse être, la belle version des choses, la lecture favorable, flatteuse, de mes quelques livres, et sur eux la lumière à la fois tendre et pure telle qu’en cet instant même une fois de plus je la vois éclairer le berceau des feuillages sur le point de jaunir, à l’imitation du soleil couchant, et plus loin le sphinx déjà casqué de neige du Ventoux, et plus haut la grande vitre du ciel que rien n’embue.

Rien ne l’embue… sinon ce qui, en moi, cohabite avec la lumière du monde pour, dirait-on, la détruire, la bafouer, la salir, la retourner, non pas en de la nuit, ce serait trop beau, mais en un leurre à vous faire vomir. » (p. 18)

« Réduit donc, en toute fin de parcours, à tituber entre deux aspects de mon expérience, eux au moins indubitables : le recueil des signes qui est presque toute ma poésie, et dont le dernier reçu, cette année encore, aura été le point de départ de ces pages – tous ces signes dont la singularité est d’être toujours infimes, fragiles, à peine saisissables, évasifs mais non douteux, très intenses au contraire ; en fin de compte, ce que j’aurai reçu de plus précieux dans ma vie, sans l’avoir cherché ni même espéré ; et, de l’autre côté, l’effroi grandissant de celui qui marche dans un corridor d’une prison de Syrie et ne pourra plus jamais effacer de son esprit les cris qu’il a entendus, montés d’un des plus bas cercles de l’Enfer. » (p. 23)

« Et donc, je me disais aussi : parviendrais-tu à composer, pour écran à la mort, le tissu, le rideau, l’écran de mots poétiquement le plus admirable ; ou bien – après tout ce serait infiniment plus sûr, emprunterais-tu pour cet office protecteur l’un des plus beaux poèmes jamais écrits (et Dieu sait qu’en en ayant tant lus, le choix te serait facile) ; ou, cherchant une protection encore plus efficace, ferais-tu s’élever là devant toi pour bouclier le chant le plus pur que jamais musicien ait pu produire, eh bien ! rien n’y ferait. » (pp. 24-25)

[À propos du distique final de son poème Le combat inégal « qui date déjà de plus de cinquante ans, avec sa conclusion désabusée :

(Autant se protéger du tonnerre avec deux roseaux,

quand l’ordre des étoiles se délabre sur les eaux…) »]

« Comme s’est aggravé, depuis lors, le "tonnerre" dont le grondement se rapproche (…) comme si, à la fin du parcours, aucune parole n’échappait à la violence de bien pire qu’un orage… » (pp. 31-32)

« Le ciel d’hiver, qui occupe sans peser les deux tiers de ma fenêtre, ce matin du 6 décembre 2016, et qui change en fils d’argent les plus fines branches des arbres presque immobiles au-dessus de lui, c’est encore une fois comme s’il m’encourageait à en fêter la lumière… l’illusion de la lumière. Comme pour qui écoute de la musique dans laquelle il baigne les yeux fermés et s’imagine, le temps de l’écoute, à l’abri du pire ; alors que ce manteau ne le protège pas mieux que celui de la neige.

Vient le moment du manteau déchiré, du corps déchiré, et trop souvent des tortures sans aucune excuse pensable.

Vient la destruction sans aucun remède et dont on ne peut plus parler sans mensonge, sans fioritures, sinon ces brassées de fleurs qui ne font que masquer l’insoutenable. » (p. 37).

Alors, que retient-on finalement de la quête du poète, à l’affût de ce qui ne se laisse pas définir, cette quête qui malgré tout, s’enfonce inéluctablement dans le doute et dans l’angoisse d’insoutenables déchirures du décor de la réalité, comme de l’écran où se projette le rêve poétique ? Quand la lumière s’avère elle aussi illusion ? Quand aucun bouclier aussi pur et aussi beau soit-il ne protège plus ?

Je comprends, à la fin du livre, que la réponse était déjà donnée à la toute première page, et qu’elle est en fait toute contenue dans le titre. Il reste La Clarté Notre-Dame.

Le son de « la petite cloche des vêpres à la Clarté Notre-Dame, d’une incroyable limpidité », « je dois le garder vivant comme un oiseau dans la paume de la main, préservé pour un essor encore possible… » (p. 11).

Non pas au-delà, mais plutôt en-deçà de toute tentative de circonscrire, nommer, décrire l’événement fondateur de ce livre – et de toute une vie d’ailleurs, on le comprend bien en lisant ces confessions intimes, avec tout « l’effort que son récit m’impose » –, reste « une vraie cloche, si humble fût-elle, qui avait résonné là » (p. 15). Et s’il faut se donner malgré tout un cadre de référence, le poète est prêt à prendre son courage à deux mains, pour le nommer, dans le Post-scriptum de son témoignage, « le sacré », en l’appelant ainsi par quatre fois en fin de quatre magnifiques paragraphes tels des odes, tout en se dépouillant du même coup de toute fausse pudeur qu’une vie entière lui avait imposée – ou superposée. De ces quatre paragraphes, j’en cite les deux derniers :

« Durant tant d’autres de ces voyages, s’était produit la même espèce d’émotion, toujours liée à un lieu religieux anodin, une petite chapelle, même modeste, même quelconque, pas même décorée, ou une crypte, et au fond je me suis dit que si je n’avais pas été un peu obnubilé par une sorte d’anticléricalisme qui était le nôtre à tous à un moment donné, en particulier les amis de gauche que j’avais à l’époque à Lausanne, j’aurais peut-être réfléchi qu’il y avait là quelque chose de beaucoup plus important que ce que j’aurais pu imaginer d’abord, qui était vraiment cette rencontre, inattendue souvent, inespérée, et pourtant… peut-être poursuivie en le cherchant, du sacré.

En longeant un verger – un verger d’amandier, ou ailleurs de cognassiers –, en y pénétrant, en le traversant, je retrouvais la même émotion. Celle d’une construction ouverte, qui contiendrait l’infini. Avec, à chaque fois, le sentiment vraiment central du sacré. » (p. 42).

C’est alors que les deux derniers vers admirables de Hölderlin qu’il cite, lui, son grand admirateur, nous ramènent à la prière qu’adresse le Poète à une sorte de dieu inconnu :

« So gib unschuldig Wasser,

O Fittige gib uns…

 

Donne-nous une eau innocente

Oh donne-nous des ailes… »

(…)

Un dieu que le poète aide ainsi, par sa prière même, à maintenir vivant le lien, frêle - le son de la Clarté :

« Comme, maintenant, si tard dans ma vie, cela me devenait clair et profond ! » (pp. 43-44).

 

©Dana Shishmanian

 

 

 

La Clarté Notre-Dame, à Taulignan (dans le Drôme), accueille des moniales dominicaines.

Cette photo est extraite de la page d’accueil du site du monastère.

 

 

(*)

Il n’est évidemment pas question de dresser ici un portrait et/ou de faire état des innombrables réactions qui ont suivi la disparition du poète et lui ont rendu hommage. Mais je tiens néanmoins à en citer une, car elle nous vient de son pays, pour nous rappeler que Philippe Jaccottet a été et est resté toute sa vie Suisse. Le petit dossier dont je parle et qui renvoie aussi à de nombreux documents d’archive se trouve sur le site letemps.ch sous le titre Philippe Jaccottet s’en est allé, par les chemins de terre et de mots.

Il est impératif de signaler d’autre part que La Clarté Notre-Dame a un « jumeau » : en même temps, est paru également, comme une version harmonique et contrapunctique du solo à la cloche de la Clarté, Le dernier livre de Madrigaux (éditions Gallimard, février 2021, 48 p., 9 €), dont j’aimerais pouvoir rendre compte dans un prochain numéro de Francopolis.

 

 

 

 

Dana Shishmanian sur Philippe Jaccottet

Francosemailles, mars-avril 2021

 

 

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