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Le Salon de lecture Découverte
d'auteurs au hasard de nos rencontres |
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SALON DE LECTURE Printemps 2026 Adeline Miermont
Giustinati « Interroger la langue comme on interroge
l’existence et le monde autour de soi » Entretien et
poèmes (*) |
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ENTRETIEN (4 – 21 février 2026) Adeline, tu as fondé il y a quelques années la
Péninsule-Maison de poésie en Cotentin, mettant à l’honneur le matrimoine et
la création sonore. Tu organises dans ce cadre des lectures, et accueilles
des poètes en résidence. Nous avons déjà présenté La Péninsule dans Francopolis, ainsi que des poèmes issus des
ateliers d’écriture que tu y animes. Tu as aussi créé une revue à sensibilité
poétique et féministe (Carabosse). J’ai découvert ta poésie avec le recueil
Sumballein, l’histoire d’une naissance, d’un cri qui traverse le corps, d’un
passage qui s’ouvre vers la vie. Ta poésie, dans Sumballein, mais aussi dans un projet plus récent comme La
Mue, m’apparaît comme profondément charnelle, exprimant un élan fusionnel
vers la Terre-Mère, ses mythes, ses cycles, ses recommencements. Les forces
que tu décris dans La Mue sont tectoniques, le corps semble vouloir y
embrasser le monde. Ta poésie comme re-création du monde ? On se dit quand on
te lit que l’écriture poétique t’est vitale, consubstantielle, est-ce le
cas ? D’où est né ton désir d’écrire ? Mon désir d'écrire est venu très
simplement dans mon adolescence de mon amour des mots et de l'effet que cela
pouvait avoir sur moi, avec ce sentiment effectivement de re-création du
monde, plus précisément de re-création et de « démêlage » des
interactions entre paysages extérieurs et paysages intérieurs. Lors d'une
fracture dans mon équilibre existentiel, à l'âge de 18 ans, l'écriture est
devenue vitale, avec un effet probablement thérapeutique à ce moment-là de ma
vie. Mais avec toujours une recherche formelle, celle de « recréer un
alphabet », d'interroger la langue comme l'on interroge l'existence et
le monde autour de soi. C'est, dès lors, essentiellement à travers le corps,
en particulier le ventre (notre deuxième cerveau et siège de nos émotions)
que ma poésie s'est écrite. Elle s'est muée en une traversée charnelle car je
pense que tout passe toujours par le corps, en particulier nos pensées
sensibles, symboliques. C'est à travers l'écriture poétique, dans sa
plasticité et sa corporéité qu'elles peuvent s'exprimer. C'est une recherche
constante. Même quand on cherche à faire le récit poétique de choses
extérieures à nous (j'ai actuellement des projets d'écriture sur la mémoire,
notamment un récit familial, un autre sur un tunnel creusé dans le Pas-de-Calais
pendant la Première Guerre mondiale), même dans cette démarche, je passe
beaucoup par le corps et le ventre. Presque malgré moi. C'est ma
signature ! Je dirais que dans ta poésie, l’écriture même est
corps, ventre, tunnel, passage difficile vers la vie et son éclosion.
« Texte-transformation, texte-construction, celui d’une genèse, les mots
et les êtres ne formant qu’un seul corps », peut-on lire à propos de ton
écriture dans ta biographie accompagnant Sumballein. J’ai été d’emblée frappé
par la densité charnelle de tes textes, exprimant tout autant l’enfermement
dans la matrice dont on cherche à se libérer, que le geste souverain qui va
donner accès à la lumière et à l’immensité. Tes mots disent autant la lutte
avec le corps, dans l’obscurité de la matrice, que la libération par le
corps, dans la danse et la symbiose avec la Terre-mère. Tu éprouves le besoin
de mettre tes textes en scène, avec danseurs et musiciens, comme pour La Mue.
Peux-tu nous en dire plus ? Est-ce aussi de cette fracture dont tu
parles qu’est née cette volonté d’oralisation et de mise en gestes du
poème ? Est-ce une part indispensable, vitale, de ta démarche de poète ? J'ai toujours aimé collaborer avec des
artistes d'autres champs créatifs, comme des plasticiens ou des musiciens.
C'est effectivement devenu une part importante de ma démarche poétique, en
parallèle avec l'écriture, qui est une pratique beaucoup plus solitaire. Cela
permet d'éprouver le texte, de le faire interagir et résonner avec des
artistes qui vont l'interpréter de façon différente et singulière. C'est une
façon de re-créer le texte. Je ne sais si cette volonté d'oralisation est née
de cette fracture qui a été ma naissance à l'écriture et à la poésie. Elle
s'inscrit en tout cas dans une continuité du geste d'écrire. Oraliser, mettre
les mots en voix, permet d'éprouver encore une fois le texte dans le corps,
dans toute sa plasticité, et d'une certaine manière de le
« concrétiser ». Avec le projet La mue, j'ai
travaillé en résidence avec le créateur sonore David Couturier et la danseuse
Sophie Quénon. Nous avons ensuite performé dans des lieux de Normandie,
notamment pour les Journées du Matrimoine, en 2024, à Cherbourg. C'est un
texte-traversée du corps féminin dans ce qu'il peut vivre de plus lumineux et
de plus sombre. C'est le cheminement d'une femme dans la nuit, dans la mort
et la renaissance. C'est vraiment l'histoire d'une mue, d'un ensauvagement et
d'un empouvoirement du féminin à travers le corps. La musique passe également
par le corps, et la danse également, de toute évidence. Cela me paraît donc
très intéressant de faire résonner les mots de La mue avec la musique
et le corps dansant. D'ailleurs, nous avons enregistré la performance en
studio, et nous la rendrons publique en même temps que la sortie du livre, en
2027, aux éditions Tarmac. Adeline, ton écriture est marquée au sceau de ta
condition de femme, en quête de liberté et d’émancipation. On lit partout à
travers tes mots la descente aux enfers liée aux épreuves du corps et par
réaction un puissant désir de liberté. Mais tu ne te contentes pas là non
plus d’écrire, tu as fondé en 2022 la revue Carabosse, que tu as dirigée
pendant deux ans, une revue dont tu m’as dit qu’elle était à sensibilité
féministe. Parallèlement, tu mets en valeur les poètes femmes à travers la
programmation de La Péninsule-Maison de poésie en Cotentin que tu as fondée
(mais nous y reviendrons). Peux-tu nous parler de ton engagement de
féministe, de Carabosse, des Journées du Matrimoine auxquelles tu
participes ? L’écriture poétique comme vecteur d’émancipation de la
femme ? Mon engagement est né petit à petit,
dans mon écriture et dans ma vie. Je suis très sensible à la cause des droits
des femmes, à l'égalité et la lutte contre le sexisme et les discriminations
en général. La revue Carabosse, fondée avec l'autrice Élisa Darnal, a
représenté un premier engagement artistique pour cette cause, car je pense
qu'il y a beaucoup d'autrices, anciennes et actuelles, qui méritent d'être
(re)mises en lumière, et c'est important de créer des espaces privilégiés
pour entendre les voix des femmes, qui apportent un regard différent,
singulier, sur le monde. La Péninsule, association que j'ai
fondée il y a bientôt quatre ans, valorise aussi particulièrement les
écritures de femme, et nous recevons, en lecture-rencontres-performances et
en résidences, essentiellement des poétesses. À l'instar d'Axelle Glé, Laure
Gauthier, Maud Thiria, Rouge Feu, Nat Yot, Claire Audhuy, etc. Et depuis deux
ans, nous participons en effet aux Journées du Matrimoine en Normandie,
portées par l'association rouennaise HF + Normandie. C'est en septembre, le
même week-end que les Journées du Patrimoine, à la différence que cela met en
lumière des femmes de tout domaine, à travers des lectures, spectacles,
débats, tables rondes... C'est très varié et dans toute la Normandie. C'est
un temps fort annuel pour la Péninsule. Tu n’agis pas que pour les femmes, tu as mis en
place pour trois ans, en mai 2025, dans le cadre de la Péninsule, des
Ateliers Podcasts dans les quartiers prioritaires de Cherbourg. Le projet
consiste en l’écriture et la réalisation de podcasts participatifs par les
habitants eux-mêmes, afin de les faire parler de leur quartier et de son
histoire. L’activité couvre différentes fêtes et événements, avec réalisation
de portraits d’habitants et de chroniques diverses. Récemment, sur un autre
plan, tu étais à Paris pour honorer la mémoire de ton grand-oncle, mort dans
les camps nazis. Avant de parler de la Péninsule proprement dite, cette
maison de la poésie que tu as créée à Cherbourg, j’aimerais que nous
évoquions ton activité de tisseuse de lien social, au-delà de ton activité de
poète et de passeuse de poésie. Tu as à l’évidence une vision très large de
la poésie, qui est chez toi une porte ouvrant sur l’autre, et plus
généralement sur la vie. Ce goût de l’autre est-il lié stricto sensu à ton
activité d’écriture ? L’a-t-il précédé, l’a-t-il suivi ? Quelle
articulation vois-tu entre ta poésie et ton action au service des plus
défavorisés ? Plus généralement, quel rôle selon toi pour la poésie dans
nos sociétés de plus en plus disloquées et inégalitaires ? Mon intérêt pour l'autre et pour la
lutte contre les injustices et les discriminations est venu avant l'écriture
et la poésie, et ensuite les deux ont fini par s'entremêler. Je suis issue
d'une famille de Résistants communistes, du côté de mon père comme du côté de
ma mère. C'est quelque chose qui me porte depuis l'enfance. J'ai longtemps
été bien trop timide pour m'engager concrètement dans des associations et des
actions. En parallèle, je me suis plongée dans l'écriture, qui fut, pendant
plusieurs années, une pratique solitaire, qui m'aidait à exprimer mon rapport
sensible au monde, à l'interpréter de façon symbolique et métaphorique, mais
je ne rendais pas mes poèmes publics. Puis sont venues les publications
(livres, revues, blog, livres d'artistes, …), les lectures publiques, les
signatures, et la création de la Péninsule. En écrivant sur les femmes, mais
aussi sur le deuil, les troubles psychiques, des événements historiques, et
mon histoire familiale, j'ai le sentiment d’œuvrer d'une certaine manière pour
les autres. J'espère que j'apporte par mes textes de la même manière que les
ouvrages de certains auteurs et certaines autrices ont apporté dans ma
construction en tant qu'être humain et artiste. Comme tu le précises, j'anime
des ateliers d'écriture et de podcasts auprès de publics défavorisés et
souvent éloignés de la culture et de la littérature (quartiers prioritaires,
maisons d'arrêt, adolescents en décrochage scolaire, …) et cela fait
intégralement partie de ma démarche artistique, elle est corrélée à
l'écriture. À mon sens, et en toute humilité, on peut beaucoup apporter par
les ateliers et les interventions auprès de publics défavorisés, on donne la
parole et la possibilité de s'exprimer à des personnes qui n'en ont pas
souvent l'occasion. Souvent, la poésie est une découverte et peut donner
envie de continuer à en lire ou en écrire, ça arrive. Mais surtout, c'est
l'occasion de se retrouver, de faire ensemble, de créer du lien humain. La
poésie réunit, crée des résonances entre les personnes, les écritures sont
souvent très différentes, et c'est ce qui fait leur valeur. Comme une langue
à part entière, le langage poétique est une vision du monde, et sa diversité
crée la richesse des points de vue et des façons de ressentir le monde. Et
œuvrer pour la richesse et la diversité est une façon d'apporter sa pierre à
l'édifice, dans nos sociétés homogénéisées et individualistes. Tu t’intéresses par ailleurs aux relations
musique-poésie, en fait à tout ce qui peut relier la poésie au monde qui nous
environne. Avec l’association « La Hague en musique », La Péninsule
a proposé un spectacle autour des « Poétesses compositrices
oubliées », un spectacle vraiment d’actualité, à une époque où les
compositrices femmes du passé et du présent sont de plus en plus jouées en
concert. Nous essayons aussi ici à Montpellier de développer des liens entre
musiciens et poètes, et je dois dire que c’est une entreprise passionnante.
Tu y a ajouté la dimension féministe, particulièrement pertinente. Peux-tu
nous parler en quelques mots du spectacle que je viens de mentionner, de ce
qu’il pourrait ouvrir dans l’avenir en termes de collaboration avec des
musiciens ? Ma collaboration avec le festival La
Hague en Musiques a eu lieu en août 2024. C'est un festival de musique
de chambre dirigé par le pianiste de renommée internationale Frédéric
Lagarde, et qui a lieu au mois d'août sur tout le territoire de La Hague,
durant une semaine. Frédéric m'a contactée et nous avons travaillé ensemble
pendant plusieurs mois sur un récital poésie & musique, avec, comme
objectif, de mettre en lumière les compositrices oubliées des XVIIIe et XIXe
siècles, ainsi que les poétesses également oubliées de ces mêmes périodes. Le
récital a eu lieu le 3 août 2024, nous avons alterné présentations
biographiques des compositrices et des poétesses et temps de lecture en
musique. Frédéric a interprété des musiques de Maria-Anna Mozart, Mel Bonis,
Fanny Mendelssohn, Clara Schumann, Lili Boulanger et Édith Canat de Chizy
pour une incursion dans le XXe siècle en guise de final et d'ouverture sur le
présent et l'avenir. De mon côté, j'ai présenté et lu des poèmes de Lucie
Delarue-Mardrus, Marie Ravenel et Anna de Noailles. J'ai
lu, à la fin, des extraits de mes recueils Sumballein et Creuser ma
nuit. Ce fut une magnifique soirée, qui montre que la poésie et la
musique sont très liées et s'accordent parfaitement, la musique étant une
forme d'écriture, tandis que la poésie est une façon de faire de la musique
avec les mots. Cela m'a donnée envie de refaire des lectures comme celles-ci
et de collaborer avec d'autres musiciens. En attendant de réitérer l'expérience
avec des interprètes de musique de chambre, je collabore actuellement avec
Marion Bouyssonnade, une musicienne de harpe, et nous travaillons ensemble
sur une lecture musicale de textes abordant le corps féminin sous tous ses
aspects (désir, maternité, vieillesses, violences, injonctions, etc.). Nous
écrivons toutes les deux, parfois à quatre mains, et je vais aussi jouer un
peu de harpe pendant la performance. Cela s'appelle É(cris) du corps
et nous avons quelques dates de calées, notamment le festival Les Traversées
de Tatihou, les 13 et 14 août de cette année. Enfin, je poursuis ma collaboration
avec le créateur sonore, guitariste et électro-acousticien David Couturier.
Nous sortirons l'album musicale la mue, en même temps que le livre aux
éditions Tarmac, en 2027. Alors Adeline, nous avons déjà évoqué
plusieurs fois au cours de cet entretien La
Péninsule – Maison de Poésie en Cotentin, une maison de la poésie que tu as
créée de toutes pièces dans une région où la poésie n’était pas
particulièrement présente a priori, contrairement peut-être à ce qui se passe
en Bretagne, terre historiquement riche en poètes et en événements poétiques.
C’était réellement une gageure, et je crois que le pari est gagné, comme on
peut s’en rendre compte à la lecture de cet entretien. Peux-tu retracer pour
nous la genèse de la Péninsule ? Quelles étaient tes motivations, quels
obstacles as-tu rencontrés ? Peux-tu nous détailler un peu le champ
d’activités de la Péninsule, en complément de ce qui a déjà été dit au fil de
cet entretien ? Vois-tu des évolutions dans l’avenir, de nouvelles
pistes à explorer ? En 2021, nous avons eu l'idée de monter
une maison de poésie avec un collectif de femmes qui animent des ateliers,
balades et siestes poétiques au Moulin Marie Ravenel, une meunière poétesse
du début du XXe siècle. Ces femmes se sont retirées du projet, j'ai monté
l'association en 2022 et contacté la Maison de poésie de Normandie, la
Factorie, qui m'a encouragée et me soutient jusqu'à présent, en intégrant La
Péninsule à leur festival Les Poètes n'hibernent pas. Ainsi j'ai commencé à
accueillir certains de leurs auteurs à Cherbourg, d'abord juste en soirée
lecture-performance, puis en résidence à l'Autre lieu. J'ai ensuite intégré
les ateliers d'artistes La Cherche, où j'ai animé des ateliers de poésie et
organisé des événements pendant deux ans. J'ai aussi collaboré avec
différents lieux de Cherbourg comme la Bouée et le Point du Jour, puis
commencé à accueillir des auteurs en résidence (hors Factorie), à Portbail, à
une quarantaine de kilomètres de Cherbourg. Aujourd'hui, j'ai été rejointe
par Nicolas Eudine, auteur et podcasteur, avec qui j'anime des ateliers
radio/podcasts dans les quartiers prioritaires de la ville. C'est un pas de
côté par rapport à la poésie que je trouve très intéressant. D'autant que la
particularité de la Péninsule est de valoriser la création sonore (en plus
des écritures de femmes). Pour les obstacles rencontrés, il y a en a eu
surtout deux : d'une part, j'ai longtemps œuvré seule (avec le soutien
de la Factorie, ainsi que des personnes d'ailleurs, comme Laure Gauthier,
autrice parisienne et marraine de la Péninsule, et... toi, Éric, notamment
pour les résidences à Portbail), mais c'est vrai que, sur le territoire, j'ai
beaucoup porté l'association, jusqu'à l'arrivée de Nicolas Eudine. L'autre
obstacle a été financier, il a fallu un peu de temps avant d'avoir le droit à
des subventions, et parfois c'est un peu dur de monter des projets
financièrement parlant, mais malgré tout, nous avons eu de la chance de ce
côté-là, soit grâce aux subventions publiques, soit grâce aux soutiens de nos
adhérents et donateurs. Nous avons des temps forts à la Péninsule comme les
Poètes n'hibernent pas (même si nous avons fait une pause cette année), le
Printemps des poètes et les Journées du Matrimoine en Normandie. Enfin, pour
parler de l'avenir, nous aimerions continuer comme nous le faisons, en nous
développant encore pour organiser plus d'événements et accueillir plus
d'auteurs et d’autrices. Pour cela, il faudrait que d'autres personnes nous
rejoignent pour agrandir l'équipe... Adeline, nous arrivons au terme de cet
entretien, qui nous a révélé la riche palette de tes activités de poète et de
passeuse de poésie, au service d’un idéal plus large de lutte contre les
injustices et les discriminations. Il me semble que tu donnes l’exemple de ce
que peut être un poète engagé, l’écriture et l’engagement étant chez toi
consubstantiellement mêlés en une même démarche libératrice : libérer
les autres pour se libérer soi-même, c'est bien cela? Et tu as toi-même créé
l’outil, cette Péninsule – Maison de Poésie en Cotentin, te permettant de
fédérer poètes, musiciens, danseurs, mais aussi gens des quartiers,
participants aux ateliers d’écriture, mémoires à honorer de femmes et
d’hommes du passé injustement oubliés, dans une œuvre qui avant d’être de
poésie est d’humanité. Ton travail est réellement impressionnant, et me
semble-t-il un modèle pour tout jeune poète qui voudrait se lancer dans
l’aventure du partage en poésie. Pour terminer cet entretien, peux-tu nous
dire en quelques mots quels sont les poètes qui t’ont le plus influencée,
ceux à qui tu dois le plus ? J'ai d'abord été beaucoup influencé par
les auteurs du XIXe siècle comme Baudelaine, Nerval, Verlaine, Rimbaud...
Puis j'ai découvert des auteurs du XXe qui m'ont marquée comme Federico
Garcia Lorca, Pierre Reverdy, René Char... Enfin j'ai découvert les poétesses
de toutes les époques, et certaines m'ont subjuguée, comme Marie
Krysinska, Marina Tsvetaieva, Andrée Chedid... Enfin, beaucoup de poètes
actuels m'accompagnent comme Estelle Fenzy, Hélène Dorion, Sara Bourre,
Florentine Rey, Anna Milani ... Il y en aurait beaucoup en réalité ! *** POÈMES Extraits
de 3 recueils inédits Extraits
de « la mue » je
glisse dans une fente de la souche recouverte
de laine pulsation
de caillou je
flotte dans le ventre de l'arbre dans
la nuit des racines le
silence désossé j'aperçois
des portes d'ivoire un
tunnel tapissé d’œillets rouges et
des lamelles de brume je
rampe dans une fosse des
ombres tremblent des
vents s'épuisent j'atteins
un palais aux pierres bleues devine
la matrice de l'outre-monde je
rencontre le fantôme du soleil et
les ossements de la lune je
quitte ma peau de laine le
silence s'élargit à mon passage des
oiseaux sans plumes font leur nid dans ma gorge je
suis tous les visages toutes
les écumes je
gravis une grande cité je
traverse une croûte de fer et de nickel je
goûte aux entrailles de Pangée me
frotte contre le magma noir et durci de sa bouche je
me lamente dans une steppe interminable je
me noie dans un fleuve tapissé
de coraux et d'insectes je
m'accroche aux cheveux de Méduse j'atteins
la maison de l'obscurité je
n'ai plus de souffle je
n'ai plus de visage je
n'ai plus de squelette je
tremble aux pieds de la déesse elle
ouvre grand sa gueule elle
m'engloutit entièrement elle
me mâche goulûment je
naufrage dans sa poitrine j'emprunte
l'échelle d'entre les mondes les
eaux elles-mêmes chavirent je
n'ai plus de souffle je
n'ai plus de visage je
n'ai plus de squelette j'expire
mon dernier atome je
retourne à mon argile au
tambour du commencement et
au fleuve qui coule
dans mes
racines et
soudain la pluie et
soudain les graines en dormance depuis des siècles se fragmentent et
soudain la narcose du silence le plus blanc se dissipe et
soudain les rhizomes enfouis tissent des nébuleuses et
soudain les bulbes se gonflent et
soudain le labyrinthe invisible se multiplie et
soudain le monde caché perce la surface et
soudain le sable ocre se lézarde et
soudain la peau est envahie de sève et
soudain le désert le plus sec devient vitrail et
soudain la terre devient étoffe et
soudain le mauve le jaune le bleu le blanc et
soudain le printemps dans le corps et
soudain le désert s'abandonne et
soudain les fleurs escaladent les cactus et
soudain les fleurs empoignent la roche et
soudain le désir se déploie et
soudain le désir rayonne et
soudain oiseaux insectes rongeurs lézards mangent de la lumière et
soudain une chaleur torride et
soudain le souffle cathartique et
soudain l'explosion de la clarté et
soudain la déflagration et
soudain la dissémination du
désir dans
le désert femme
je marche avec les louves dans
une brûlante respiration je
laisse pousser mes poils mes cheveux ma queue mon
ombre se profile entre deux éclats de rire femme
je marche à quatre pattes je
danse au-dessus des squelettes je
cours libre dévoratrice
des futurs semeuse
des commencements fille
des rivières et du réveil des oiseaux de
la foudre et des nids de souris je
me pare de glaise et de fossiles d'oiseaux
émeraude et d'insectes cuivre je
frappe mon tambour immense autour
de moi les champs de blé bruissent
de paroles s'abreuvent
de tonnerre et d'éclairs femme
je bondis dans le désert j'arrête
les planètes je
cours jusqu'au bout du temps je
déterre le passage secret la
rivière sous la rivière l'oreille
vaste de la brume la
peau qui vibre à tout jamais femme
je descends vers le large vers
la courbure des éléments mes
pattes sillonnent les paysages je
me souviens des mots de ma naissance je
les dépose sur le sol qui tremble je
marque mon territoire j'absorbe
le rythme des vagues et
les nuages dans ma fourrure femme
je m'allonge dans des champs de roseaux je
dors au fond d'un puits je
malaxe des poèmes gardienne
des mondes entre les mondes et
de l'haleine des volcans femme
je pétris la mémoire des temps je
dénoue les tresses du désir je
redonne vie aux défunts et
de mon empreinte surgit le feu femme
je croasse et je caquette je
suis grosse et je suis velue je
rampe dans les plis des mondes je
dialogue avec les ombres je
suis la racine nourricière cachée
dans la plante de vos pieds ma
peau a le goût de l'humus et
mon museau s'enivre de toutes vos traces femme
je n'ai pas d'âge mes
moustaches perçoivent le passé et le futur j'abrite
les mystères et les êtres de brumes des
créatures millénaires escaladent mes hanches et
viennent sucer le sel au creux de mes seins femme
je chante avec les morts je
chuchote dans la bouche des nouveaux-nés je
lèche les plumes des oiseaux j'ondule
avec les baleines je
marche avec les louves Extraits
de « la souche » quand elle
a dit oui à Jean avait-elle
ces images de femmes en tête quand il a
frappé à la porte de la loge a-t-elle
pensé à leurs visages brisés à leurs
crânes que l'on mutile à leurs
corps que l'on broie à leurs
vies que l'on viole cheveux
sur le sol d'un pays
en quête de salut quand il
est passé devant la fenêtre sa mère
l'a vu elle a crié
: « C'est Jean, Marcelle, c'est Jean ! » son cœur
a-t-il bondi dans sa poitrine a-t-elle
failli s'évanouir « C'est
Jean ! » a-t-elle
eu l'espoir pendant un quart de seconde une flèche
lui a-t-elle percé le crâne pour traverser
son corps et figer ses cellules a-t-elle
cru un instant que c'était son frère « C'est
Jean ! » oui mais
lequel quand je
lui ai demandé si elle se souvenait elle m'a
dit oui elles
prenaient un café dans la loge comme tous
les jours sa mère
lui avait dit de ne pas trop en boire que ça
n'était pas bon pour le bébé Marcelle
n'en pouvait plus de ces restrictions elle
tournait le dos à la fenêtre c'était sa
place elle ne
l'a donc pas vu arriver c'est
Étiennette face à elle qui entendant
un pas s'approcher a plissé des
yeux froncé les
sourcils et s'est
écrié : « C'est
Jean ! » le prénom
a violemment résonné dans l'air si l'image
de son visage lui est fugacement apparu elle a
vite compris que ce n'était pas son frère au ton de
la voix de sa mère à
l'expression de son visage au fait
qu'elle ne bondissait pas de sa chaise pour se
précipiter vers la porte et
accueillir son fils chéri Marcelle
aurait tout donné pour que ce soit lui pour
rendre le sourire à sa mère pour le
couvrir de baisers pour
l'entourer de ses bras et le
garder avec elles pour toujours son Jean
son Jeannot son ange
sacrifié par les Boches « C'est
Jean ! » pas celui
qu'elle voulait pourtant
il est là dans le
temps et l'espace en entonnoir bien droit
devant la porte il attend il va falloir
affronter cette réalité qui déboule cette
réalité toute nue elle sent
déjà le naufrage dans son ventre bientôt le
navire complètement avalé sera tout au fond elle a
compris « C'est
Jean ! » pas son
Jean à elle pas son
Jeannot pas son
petit pas la
face d'ange les yeux bleus les lunettes rondes le béret
de marin le sourire qui faisait
oublier le mauvais temps non « C'est
Jean ! » l'autre l'autre
Jean elle a
compris à sa mère
qui ne s'est pas levée l'a regardée
droit dans les yeux et a répété « C'est
Jean ! Marcelle, c'est Jean ! » le Jean à
qui elle ne répondait plus depuis plus d'un an le Jean
qui n'est pas le père du bébé à naître qu'est-ce
qu'on va dire à ce Jean qu'est-ce
qu'on va faire sa mère
répète « C'est
Jean ! » il frappe Marcelle
se lève et se projette dans la chambre direction
le placard s'enfermer ça va
passer elle
entend sa mère ouvrir la porte et dire la voix
mal assurée « Bonjour
Jean... » avait-elle
ces femmes en tête ces femmes
à qui on avait rasé la tête ces femmes
à qui on avait dit Nous
décrétons que vous n'êtes plus des femmes et tout le
monde le voit tout le monde le sait vous avez
fauté vous avez trahi vous êtes punies vous
n'êtes plus rien avait-elle
l'image de ces femmes transportées dans des
charrettes à bestiaux pour être
exécutées en place publique condamnées
à porter leur tête au bout d'une pique des mois durant a-t-elle
senti les crachats a-t-elle
entendu résonner les insultes a-t-elle
senti des mèches glisser le long de sa nuque elle a
ouvert le placard à quoi bon
se cacher « C'est
trop tard » s'est-elle
entendu penser comme le
reste elle est
entrée dans la cuisine sa mère a
répété pour la
dernière fois « C'est
Jean. » elle avait
bien compris Extraits de « matière noire » je suis la route secrète de mon corps à la dérive la matière noire est mon vocabulaire
majeur instants oasis précaires embryons de gestes je suis l'impuissance absolue un tombeau dans la poitrine le désespoir sur la figure le regard étranglé ce matin j'ai fait le tour du ciel avec des pensées brûlées la matière noire a fait son nid dans ma
poitrine je me roule dans la cendre en attendant
la pluie les mots sont coincés quelque part je les extraits avec les dents ils sont sales du noir intérieur mon paysage est bosselé de mots en
attente de germination je danse dans une camisole convaincue d'être libre je pousse les murs de gestes insensés je m'évapore dans d'autres corps je me vautre dans la pâte cristallisée
du noir jumeau du soleil tout ce qui brille vient remplir le
vide quelques rayons me lacèrent les seins j'aime cette douleur de ressentir quelques contours quand la matière noire s'agite elle s'imprime en feu à la base du
ventre elle croît comme un manteau magmatique cela fait sortir de la chambre-boîte cela fait sortir de soi cela fait exploser les couches de chair
calcifiée cela fait devenir danseuse funambule sur le fil des artères bouillonnantes
de sang incandescent cela fait se rouler dans la brillance la folie des lumières chimériques cela fait sauter par-dessus des volcans marcher un pas devant l'autre un mot devant l'autre mais pas comme à l'hôpital pas comme avant le grand chambardement pas comme avant le grand naufrage marcher parmi les herbes grasses encore brillantes de gouttes d'eau bien
fraîche parmi les roches imposantes le long du sentier escarpé le long de la côte entre deux immensités entre l'avant et l'après entre se réfugier et se jeter à l'eau marcher entre dans sa propre peau et son propre pas marcher parmi les ajoncs en fleurs le jaune se mêlant au bleu au blanc et
au brun je suis ivre des couleurs et des pensées traversantes qui affluent au rythme de mon souffle et de mon pas le mouvement de mon corps est un
coryphée au paysage alentour marcher au son de la rumeur marine foire d'écume contre les rochers en contrebas j'entends la voix de la pierre se mêler à celle des oiseaux c'est le printemps je crée mon chemin entre terre mer et ciel entre les pôles entre le noir mat et le noir brillant chaque pas est l'empreinte d'une
promesse ©Adeline
Miermont-Giustinati |
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(*)
Biobibliographie
de Adeline Miermont Giustinati Née
à Nancy en 1979, Adeline Miermont-Giustinati est titulaire d’une Licence en
Humanités et d’un Master en Création littéraire. Naviguant pendant plusieurs
années entre Bretagne et Normandie, elle a jeté l'ancre, en 2018, à l'instar
de Jacques Prévert, dans La Hague, près de Cherbourg. Elle a exercé les
métiers de rédactrice et relectrice dans la presse écrite et sur le web,
professeure de français et de français langue étrangère, avant de se
consacrer entièrement à l'écriture et la littérature. Auteure
de plusieurs recueils de poésie et de textes publiés en revues, anthologies
et sous forme de livres d'artiste, elle se dit également “passeuse
d’écriture”, en animant des ateliers et en mettant ses compétences
rédactionnelles et littéraires au service de différents publics, proposant de
l’écriture et de la relecture de tous types de textes, du suivi de manuscrits
et de l’accompagnement biographique. En
2022, elle a fondé la revue Carabosse, à sensibilité poétique et
féministe, et l'a dirigée pendant deux ans. Enfin, elle a créé la Maison de
poésie en Cotentin, baptisée La Péninsule, située aux ateliers d’artistes La
Cherche, à Cherbourg, et qui met à l'honneur le matrimoine et la création
sonore. Elle y organise, depuis quatre ans, des événements poétiques
(lectures, rencontres, performances, ateliers, scènes ouvertes, projections,
podcasts), et accueille également, à l’Autre lieu, des auteurs en résidence. Bibliographie -
Creuser ma nuit
(éditions de l'Aigrette, 2024) -
La Traversée de Sedna (L’œil de la Méduse, livre d’artiste, gravures de
Danielle Péan, 2022) -
Désobéissances
(anthologie Bacchanales, Maison de la poésie Rhône-Alpes, 2022) -
Désert-Désir
(anthologie, éditions Folazil, 2022) -
Sumballein
(Tarmac, 2018; Phloème, 2021, pour la réédition) -
Rage écarlate
(anthologie, éditions Folazil, 2020) -
Vivant(e)s (anthologie,
éditions de l'Aigrette, 2019) -
Traverser
(anthologie, éditions de l'Aigrette,2018) -
Incises
(CMJN, livre d’artiste, gravures de Thierry Tuffigo, 2016) -
Entre les côtes de Mehen (Sélénites, 2013) -
De Chair et de chimères (La Bruyère,2007) Ateliers d’écriture et de
découverte de la poésie contemporaine 2025-2026 : Labo des
Histoires de Normandie, au CFA de Saint-Lô, avec une classe de Terminale sur
le thème du 80e anniversaire du premier vote des femmes et des femmes
remarquables de la Manche 2025-2026 : ateliers
écriture et podcasts dans deux quartiers prioritaires de Cherbourg 2025-2026 : médiathèques
de La Hague, La Haye-du-Puits et librairie de Beaumont-Hague décembre 2025 :
Centre d'art-éditeur Le Point du Jour dans le cadre d'un stage des
professeurs de la région (commande de la Daac) Octobre 2024-Janvier 2025
: Labo des Histoires de Normandie (cycle à la Mission locale de la Maison de
l'Emploi de Cherbour, et un autre à la MFR de La Hague) Octobre-décembre 2024 : Fondation Bon Sauveur (service addictologie) Juin 2024 :
Maison d’arrêt (Cherbourg) Avril 2024
: Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale (Arras) Avril 2024
: Maison de la poésie des Hauts-de-France (Béthune) Janvier
2024 : Collège Stephen Hawking (Fleury-sur-Orne) 2023-2024 : Ateliers
bimensuels, public ado/adulte, La Cherche (Cherbourg) Décembre
2023 : Ehpad de Pont de L'Ache (Eure) Mai 2023 :
Collège Notre-Dame (Carentan) 2022-2023 :
Ateliers bimensuels, public ado/adulte, galerie La Bouée (Cherbourg) Mars 2022 :
Musée d’Histoire Naturel, enfants 6-10 ans (Le Havre) Lectures-rencontres-performances
Août 2024 :
Festival “La Hague en musique”, Siouville, avec F. Lagarde (piano) et M.
Lovett (violon) Mars 2024 :
Lycée Jean Rostand (Mantes-la-Jolie) Février
2024 : Librairie L’Horizon (Boulogne-sur-Mer) Décembre
2023 : Maison de la Poésie et de l’Oralité (Rouen) Décembre
2023 : Ehpad de Pont de L'Ache (Eure) : “consultations poétiques” Novembre
2023 : Fours à Chaux (Regnéville-sur-Mer), performance “femelle”, aux côtés
de David Couturier (musique/son) et Sophie Quénon (danse libre) Octobre
2023 : Portes Ouvertes des Ateliers d’Artistes La Cherche (Cherbourg) Mars 2023 :
La Petite veillée de Chloé, Chez Mona (Paris), présentation de la revue
Carabosse Mars 2023 :
Festival Les Incarnés (Le Havre) Octobre
2022 : Salon de la Revue ; La Petite veillée de Chloé, Chez Mona (Paris) Juin 2022 :
Marché de l’édition indépendante (Rouen) Résidences Février et
avril 2024 : 4 semaines à l’Agence régionale du livre des Hauts-de-France (AR2L), site de la Citadelle Vauban, Arras Décembre
2023 : 2 semaines à la Factorie, Val-de-Reuil Mai et
novembre 2023 : 3 semaines aux Fours à Chaux, Regnéville-sur-Mer Octobre
2022 et mars 2023 : 4 semaines à la Maison d’artistes et d’écrivains
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le 1er mars 2002