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ARCHIVES FRANCO-SEMAILLES

 

Été 2026

 

Anne Barbusse :

Écrire-corps.

 

Poèmes inédits

(*)

 

 

 

 

ne sait pas où est l’enfant ne sait pas où le père a emmené l’enfant (illégal) ne sait pas et tourne dans l’histoire à califourchon sur les possibilités et la facture d’assurance qui dit que (enquêter trouver indices )

 

 

c’est un corps de mère élémentaire il a cherché son enfant toute la nuit il a erré dans les villages avec sa voiture il n’a pas d’adresse sûre il est lâché de toute part il a désappris l’alliance est abandonné par désastre

 

ça dit corps c’est intenable il n’y a pas plus de dehors juste une mère qui a perdu l’enfant ne sait pas trouve le mobil home vide cherche l’enfant cherche le père qui a pris l’enfant parti sans adresse la nuit inadéquation

 

 

ça tourne à l’intérieur de la tête le corps n’est plus qu’une tête sanctionnée de vides une tête amovible la réduction de la patience la pensée-corps dans les synapses le basculement avec les autres qui partent

c’est un corps de mère à qui on a pris son enfant c’est animal c’est transcendant un corps chaviré par défaut un corps qui a tenté l’émancipation par le crime (poste universitaire à l’étranger) et la douleur

 

 

un corps qu’on terrasse en lui prenant l’enfant qu’elle ne parte pas avec l’enfant et la douleur et la douleur malgré promesses projets la maison louée à deux étages la mère et l’enfant le père ce qu’on a dit/prévu à Athènes

corps-parcelle prisonnier emmaisonné (mais dit l’inverse mais dit tu peux partir – mais sans l’enfant mais sans la moitié du corps) et la chatte cherche ses petits dans le jardin orage en août autre histoire

 

 

corps déraciné de lui-même défonctionnalisé enfant arraché de l’intérieur du ventre radical et de tout langage fluide corps sanctionné par le vide ravaudé par le doute corps énucléé de son cœur

ça fabrique quel corps ça déstructure quelles synapses ça démantibule quelles chairs ça hurle avec quelle bouche ça démissionne par les pleurs ça chute ça chute c’est corps de bête hurlante de bête travestie

 

 

coupé le corps sectionné la vie alors dans la nuit d’août trouver l’enfant trouver la maison avec l’enfant dedans l’enfant par la fenêtre l’interdiction de l’enfant et le corps se recroqueville dans voiture

animal le corps perdu passe la nuit devant fenêtre fermée lumière électrique le père n’ouvrira pas il y a des pommes dans un pommier toutes petites les pommes sauvages comme la misère noire la bestiale

 

 

le corps est mort la vie est morte la douleur est une catastrophe vivante elle mange les chairs elle dévore muscles elle insinue synapses serviles elle soumet la peau et les os elle meut l’exosquelette

c’est une aberration sans yeux un retournement de tout le corps une panique sillonnant le monde avec la voiture dormant devant fenêtre fermée ne peut pas quitter l’enfant ne peut de mère morte la conscience

 

 

s’immobilise dans sa douleur de corps toute la nuit corps chamboulé corps crié nié corps pleurant alors les voisins regardent de loin alors les voisins demandent si tout va bien demandent au corps aux restes du corps

et le corps acquiesce et l’instinct dévale les paroles mortes de mère morte plus rien ne peut atteindre ce corps il a perdu le corps même et quelque chose tombe de bas en haut jambes molles ressort cassé

 

 

fenêtre éclairée et le corps sur la terre n’a rien dit le père a tout prévu a dit à l’enfant de ne rien dire dit à l’enfant de mentir à sa mère l’enfant de treize ans et toutes les conséquences qui en découlent (après)

sur le terre-plein en bas dans la voiture le corps ne comprend pas et le gardien de l’enfant dans la maison inconnue il te regarde par la fenêtre ferme les portes ferme les rideaux juste te regarde dans la voiture

 

 

fossé derrière la maison fossé entre le corps et l’enfant le corps fait crier aucune révélation ne relèvera le monde de son néant aucune parole ne trouera la non-langue de la séparation aucune

explication non donnée pour que le corps s’apaise ne sait ce qui se passe le cerveau ce que l’instinct (dé)planifie (dés)organise en toute mauvaise conscience on opère à vif le néant maternel d’instinct

 

 

ça chute ça dévie ça n’a aucun repère visuel équivalent ça fracture toute communication puis au matin il met l’enfant dans la voiture puis au matin la vie du monde est une langue déjà morte il ne veut pas

c’est très rapide ça déporte une langue essentielle une langue avec des cris/suppliques c’est un corps de mère-chatte qui sort ses griffes ouvre la portière côté passager la portière là où assis l’enfant

 

 

le corps est un précipice vivant il a sombré dans la fureur des mères il est décroché de lui-même il est gouffre où s’échouent ventres vidés il a capitulé de toute vie propre il est une dépendance planifiée 

la précipitation des événements est destin grec non tragique les dieux très masculins ont décidé de l’issue ou bien la capacité hormonale du corps à s’autodétruire se parjurer s’annihiler se faire néant

 

 

ça explose de toutes chairs séparées d’elles-mêmes les chairs il n’y a pas de sang juste une douleur horizontale qui décide des mouvements du corps des gestes du corps de la sidération de la mère

de l’abrupt de l’événement voiture démarre porte ouverte corps (pro)jeté bitume érafle peau du dos tombé de la voiture le corps

comme une folie en sursis s’octroie bord du fossé corps séparé corps déchiré

 

 

 

ça fait corps avec un petit tourbillon gouffre intérieur qui le fait tomber par le bas le fait crier hors membres ne mange plus le corps avale de l’air comme un poisson sorti de la mer un poisson ouïes tranchées

 

s’est obstiné le corps veille toute nuit se recroqueville sur la banquette arrière ne quitte pas la maison ne quitte pas la fenêtre a l’instinct des bêtes et des silences bifurque n’a pas les morts n’a pas les mots

 

 

 

 

©Anne Barbusse

 

(*)

 

Nous accueillons à nouveau Anne Barbusse, avec toute l’admiration pour son écriture originale et poignante (présente à cette même rubrique au numéro de printemps 2025, découverte à Terra incognita au printemps 2022, invitée au Salon à l’automne 2023, accueil de ses traductions à la rubrique D’une langue à l’autre). Pour le commentaire de plusieurs de ses recueils, voir à notre rubrique Lectures-chroniques.

 

 

Anne Barbusse

Francosemailles, Été 2026

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