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ARCHIVES FRANCO-SEMAILLES

 

Automne 2026

 

Richard Taillefer :

« Écrire… Une blessure / oubliée entre les pages ».

 

Poèmes extraits de différents recueils et poèmes inédits.

Suivis d’un mot d’André Chenet

(*)

 

Et d’un dossier bibliographique

(**)

 

 

 

Mes amis, mes camarades

À Julie, Fabian, Réginald, Jean, André, Yves, Jacques, Pierre, Claude…

Mes amis, mes camarades de PoéVie et de tous ces combats que nous n’avons jamais gagnés. Mes sublimes déserteurs. Vous, que j’ai tant aimés, vous êtes encore là, omniprésents, vagabondant entre les pages de ce carnet qui m’accompagne tard dans la nuit. C’est comme dans une maison où la table d’hôtes brouillonne encore de vos paroles, de vos rires, de vos colères, de nos illusions. C’est vrai que vous n’êtes pas des morts discrets et fréquentables. Toujours à douter de tout. De véritables acrobates qui sautent à pieds joints sur toutes les banalités de cette époque de perroquets, de moutons de Panurge. De temps à autre, vous sifflez l’armistice pour une bonne bouteille de Côtes du Rhône Valréas. Je la boirai jusqu’à la lie, d’un seul trait, pour me rapprocher de vous.

Je me souviens de cette jeune fille, déjà vieille, affalée sur le canapé. Il y a bien longtemps qu’elle a tiré sa révérence. On s’attendrait à la voir surgir entre deux sommeils, avec ses dents de gourgandine, gantée de noir, en délicieuse chasseresse à la chevelure interminable.

Mes vénérables soiffards de première communion, il m’arrive de vous imaginer, debout sur une estrade, en illusionnistes inattendus et maladroits, tirant une longue langue de belle-mère apprivoisée. Aux premiers prétextes, vous renversiez les verres, marmonnant, les uns plus haut que les autres, vos fausses querelles phénoménales, tel des anges gardiens de la fontaine des Saints-Innocents.

Vous êtes ces petites choses envahissantes qui me raccrochent au mur délabré des vivants.

Cette nuit, je ne dormirai point. Je resterai en état de veille, la porte grande ouverte, au cas où l’envie vous prendrait de passer par là.

Avant que ne gronde de nouveau l’orage dans ma tête.

 

***

 

Traverser le hall d’entrée

Traverser le hall d’entrée est toujours un handicap. Je viens la retrouver. Je la retrouve tous les lundis à 16 heures, dans sa chambre de quarantaine. La veille, au téléphone, elle m’a rappelé, comme si toute sa vie en dépendait, de ne pas oublier ses trois paquets de Philip Morris. J’ai la peur au ventre. J’ai mal de son mal être. On emporte tous ses remords avec soi. J’aurai dû, je n’ai pas su … Combien de tonnes d’amour à revendre jamais données. Ensemble, on rêvait, vers des îles bien fraîches. Attablés elle et moi, à la terrasse du grand café de la gare, le nez dans la mousse d’un tango panaché. Elle riait ! Je la regardais d’un petit air narquois et sous-entendu. Chaque porte qui me sépare encore d’elle, est un code à déchiffrer. Passage obligé qui me conduit vers ce labyrinthe où l’on claquemure la folie des hommes. Je m’avance lentement, à tout petits pas insoutenables, le long de ce couloir interminable et sombre, comme une petite mort sans fin. Je pourrais me disperser, prendre la fuite salutaire. Retrouver les étoiles du dehors, allongé sous un platane centenaire. Je me souviens, de ses yeux immenses, comme on en voit dans les films.

Je t’aime, tu sais.

J’arrive enfin, à la salle commune, là où somnolent une éternelle plante verte désarticulée et quelques patients, shootés aux amphétamines, en rupture d’un jeu de mikado infernal. On entend, vaguement, des cris en dents de scie, dans leur quête avortée d’évasion. Je serais tenté d’allumer d’énormes feux de détresse, de faire barrage de mon corps à ces officieux pilleurs d’âmes. J’imagine que dans un bref instant de lucidité, nous pourrions fuir sur un tapis volant. Jouer à pigeon-vole et refuser de répondre à cette question sans réponse.

« Souffrir n’est pas manquer d’encre »

 

***

 

Vous me demandez

Vous me demandez ce que je fais dans ma montagne. Seul, avec mon chien, au milieu des bêtes. Je paresse. Pauvre comme mon vieux bâton et ne fais rien d’autre que de jeter mes yeux de droite à gauche tout en faisant risette au soleil. Un peu de vin, un peu de rêve au pied du cerisier en fleurs. J’écoute, je guette le moindre bruit du vent. Tantôt c’est l’aube et la prairie s’enflamme, tantôt c’est le crépuscule et la lune guerroie dans la pénombre du soir. Tout en haut, au sommet des crêtes intangibles, quelques premières étoiles timides, titillent les dernières neiges du printemps. En fait, la grandeur est dans ce qui existe entièrement hors de nous. Mais qui regarde bien voit loin. Sans réfléchir, ni m’attarder, je me raccroche à cette réalité. Ni joyeux, ni triste, si ce n’est satisfait de l’avoir croisée en chemin sans la rechercher.

Enigme du temps qui passe.

Ce rien de vivant où nous demeurons provisoirement.

Dites à ceux d’en bas, que je suis en paix et me porte bien.

 

 

 

 

Extraits de : Gros textes/ La petite porte. Où vont les rêves quand la nuit tombe ?

 

***

 

Quand le soleil disparaît

Quand le soleil disparaît

Derrière les nuages accrochés aux collines

Tout se défait

 

On ferme les volets des hautes fenêtres

Comme ceux qu’on n’aura plus jamais besoin d’ouvrir

 

La lumière du crépuscule

Vacille en haut des crêtes

Couvre le ciel

S’immobilise 

 

C’est à cet instant précis

Où la pénombre encombre tout l’espace

Qu’une étrange tendresse

Vous bouscule le cœur

 

Je vous écris

Un peu comme une bouteille jetée à la mer

 

Écrire

C’est un coup de poing

Qui cogne à la mâchoire des morts-vivants 

Un soleil qui gicle de partout

Une blessure

Oubliée entre les pages.

 

 

 

Extrait de Poévie Blues. Prem'Edit éditions.

Couverture originale du peintre Marc Chenaye. Postface Marina Nicolaev. 2015

 

*** 

 

Que sont devenus nos rêves

Que sont devenus nos rêves d'oasis ?

Ce quotidien

À bout de souffle

Plaie

Que plus personne ne veut voir

Prisonnier

De trop d’absence

De solitude et de silence

Chaque nuit cogne

Comme un pavé dans la tronche

Tes cris se perdent

Contre les parois de l’indifférence

À trop compter les minutes

À force d’oublier

Tu t’abandonnes aux chimères

Dans une interminable fuite vers nulle part

 

Il ne suffit pas d’allonger le bras

Pour toucher du doigt le bleu du ciel 

Ni ravin assez profond

Pour y jeter les pires solitudes

 

Allumer

Toutes les lampes

Les éteindre une par une

Pour s’habituer à la nuit

Je ne suis que cette infime tendresse

Qui se dresse dans la pénombre des maux

Pour être

Encore un instant près de vous

Et me sentir vivant

 

Je lève le poing

M’accroche à mes rêves

Avant que la nuit se lève

 

 

 

Extrait de Gros Textes. Les Invisibles

 

***

 

Ne renonce jamais à ton voyage

1

Tu parles d’un retour aux sources. D’un retour à ta source. Pas d’un repli sur soi mais d’un repli en soi. Souviens-toi de tes rêves d’enfant, ces gestes singuliers un matin devant le portail de ton école communale, tout encapuchonné, tes pas dans les premières neiges. Plein d’espèr à ta fenêtre, les volets grands ouverts.

Au pied de ta parcelle ton petit lopin de terre.

Tes yeux brillent.

On dirait que le temps s’est arrêté.

Une rangée d’arbres là-bas au loin

Passe, oiseau passe

Vois ce que je ne sais voir !

2

Sur la plus haute branche l’oiseau se pose. Chante mon bel oiseau chante ! Moi, j’écris, je suis en train d’écrire. Un chemin se dessine, ronces et liserons s’y croisent. Je songe à travers ma lucarne, à ceux que j’aime et observe l’horizon, les quatre océans. Là, où la lumière à chaque ronde, tangue et fait la nique, à la lune paresseuse et au soleil fougueux. Je souris, le bon sens n’est qu’un gémissement d’âme.

Seul,

Dans l’oisiveté de la chambre,

J’énumère l’ordre insaisissable de ma vie.

Je cherche désespérément un signe

Un frère qui me ressemble

Un dimanche de sable blanc

3

L’oiseau passe et j’oublie. Je ne retire rien, ne rajoute rien. J’apprends à passer. Je regarde en face, ce vieil olivier qui s’accroche et demeure. Ce restant de vie qui attend les dernières fleurs, le dernier fruit. Au loin, toutes ces maisons blanches, avec la fumée entre les branches. Une lumière ici où là et puis une autre.

Tous ces papillons de nuit dans mes rêves.

Une lampe solitaire achève de brûler.

C’est le vent qui passe

Passera encore

J’écoute

Ce que je ne dis pas

4

Mon espace n’est pas plus grand qu’un modeste mouchoir de poche. Longtemps j’ai vécu comme un oiseau en cage. Ne me retenez pas, je m’en vais si loin, si loin, sans arme ni bagage, que nul ne pourra m’atteindre. J’emporte avec moi toutes les couleurs du temps avant qu’elles ne se fanent. Ces choses impossibles que nous cherchons en vain.

La route sera longue.

Ignore les remparts, les garrigues de la discorde.

 

Comme papier qui vole

Ne renonce jamais à ton voyage

 

5

Que reste-t-il de toutes ces nuits d’insouciance, ces rais de lumière se jouant de leur ombre. Cyclope qui ne dormait que d’un d’œil complice. L’univers te paraissait encore si humain pour ne pas être un moustre. Cette paisible inquiétude qui te taraude la peau.

Les fêlures de l’enfance n’ont pas de mots.

Parfois

Tu arracherais les fleurs

Pour mieux les éparpiller.

6

Mon existence est celle des petites gens dont le sort si peu a d’importance. Cette dévorante banalité de tous ces visages qui me ressemblent. Je ne demande rien, n’attends plus rien. Vos paroles sont veuves de tant dóu bello proumesso.

Ma seule richesse

Ce petit trou d’air au fond de la poche.

 

Combien de fois

Finira le printemps

Avant que naissent les roses.

7

Ce matin, il fait si froid près de mon corps.

J’ai envie de pleurer tout d’un coup,

Que j’en ris à cœur joie.

Toi l’oiseau fidèle,

Comment as-tu fait pour libérer tes ailes ?

Sur la chaise

Un livre de prières. Jamais ouvert !

Retient la poussière et les pattes du chat.

Sans fin, plus haut,

Au loin dans la montagne,

S’étirent les beaux nuages blancs

Et quelques ronces orphelines,

Oubliées dans un coin du jardin.

8

Je ne vois que ce qui n’y est pas. Cela ne devrait pas être. Mais qui peut me dire quand cela sera, si ce qui est, n’est déjà plus.

« Tu nous emmerdes Richard !

Tu te compliques trop ta petite tête névrosée et la nôtre a bien d’autres choses à penser. »

J’observe le temps qui passe. Je ferme les yeux et « Je, - est déjà un autre ». La réalité est-elle si réelle pour qu’on ne puisse l’interroger ?

« Tu cherches en vain des réponses sans question. Arrache-toi de ces bâillements inutiles. »

Allume toutes les lumières

Quand la nuit froide brise ton corps

Et tu verras la vie se métamorphoser. »

9

Si je m’en vais, ce sera sans aucun regret. Boudigue ! Comment avoir le moindre sentiment, si tout ne me rattache à rien.

Il restera bien une petite lumière pour éclairer la nuit. Un poème oublié au pied de la fenèstro aux volets clos.

Je passe la main camarades, calme comme un samaritain confronté au mystère des choses. J’explore cette tranquille turbulence des contradictions humaines.

Bouche cousue, je ne vous entends plus ! Sur mes lèvres, vos baisers de Veuve Noire ont foutu un tel Bazar que j’enrage encore, comme un chien dans sa niche.

Le réel

Est plus invraisemblable

Qu’une métaphore hasardeuse

 

 

Extrait de Ce petit trou d’air au fond de la poche. Editions Prem/Edit.

 

***

 

 

Dans mon jardin

Dans mon jardin, il n’y a que des roses. Mais elles sont toutes les unes différentes des autres. De magnifiques roses rouges intenses à double boutons. Une rose très foncée presque noire au col jaune. Rosier orangé au parfum d’agrume, esseulé dans la tiédeur flamboyante d’un fuchsia à la cravate striée de blanc.

Les fleurs des champs de mon enfance, je les aime tout autant.

Parfois, lorsque la nuit m'enveloppe peu à peu, je chante à haute voix les couleurs de mon modeste pré carré en admirant la lune guincher sur le toit. J’en oublierai presque les embarras du monde. La vie n’est pas toujours ce qu’on voudrait qu’elle soit. J’entends tonner l’orage des maux de ceux qui en haut du belvédère bredouillent leurs statistiques multicolores. Chant d’apothéose d'une névrose collective. J’incline le front jusqu’à en perdre mon latin et le nom des choses.

Mes rêves ne peuvent ignorer le chemin des autres. Il en va de nous comme de ces fleurs qui se croisent dans mon jardin ouvert aux quatre vents. Avec des yeux tout ronds et mon gros nez rouge, je fais la nique aux tyrans d’arc en ciel. Tristes hommes qui mettent partout de l’ordre.

Même la couleur des roses n’est pas identique au soleil…

 

Inédit

 

***

 

Sentir, ressentir

Sentir, ressentir indubitablement. J’ai tant besoin de toi pour exister. En chacun de nous cette part qui nous interroge. Cette évidence qui n’est jamais le fait du hasard.

Quand je ne sais quelle direction prendre, je gamberge le long des routes. Tel un chien perdu le vent me ramène toujours vers toi.

J'écoute furtivement cet écho venu de loin. Un visage vaguement me parvient, qui ne puisse être rien d’autre que le tien.

Je vais, je viens dans le silence blême de ces longues nuits, là où une lampe solitaire achève de brûler.

 

Un pétale de fleur de cerisier s’envole,

C’est encore le printemps.

Cueillons à même le sol

Cette marguerite oubliée que tu aimes tant.

 

Inédit

 

 

Tu marches depuis longtemps

Tu marches, depuis longtemps comme cela. À perte de nuit et d’horizon. Tout le long d’une plage aux galets étoilés, que de grandes vagues retournent, à chaque réminiscence de ton cœur. L’air y est frais et léger. D’énormes moustiques inquisiteurs virevoltent tout autour de toi, dans un imprévisible ballet tentaculaire. Pas un seul geste pour appuyer sur la gâchette. Ni de dieu pour comparaître à la table des misères. Trop d’orgueil en toi, pour y conjurer le moindre soupçon d’un doute. Tu t’en retourneras, dès l’aube, aux premières lueurs. Épuisé. Peut-être même rassuré. Tu respireras lentement, pour que cessent les soubresauts de ton corps. Ce va et vient insoluble. Cette mâchoire qui claque, comme le jeu endiablé d’un mâle andalou, dans son tant tin tian de castagnettes.

Encore une fois

Tu t’endormiras seul

Ouvrant l’œil à moitié

Plein d’espoir et de lumière

En ce jour nouveau qui se lève

 

Je n’ai d’autre remède que de vivre. Je n’ai pas d’autre alibi. J’écoute le tic-tac crépitant de l’horloge avant que l’oiseau ne sorte de sa boîte à musique. Je rallume pour la énième fois ma pipe qui jamais ne me quitte. Gestes mécaniques d’une vie qui se consume peu à peu à chaque bouffée d’air et de nicotine. Esclave cardiaque des voluptés malignes qui me rongent le corps. Pourtant que la nature est ardente. Soleil et pluie, ce vent dans les cheveux qui me frôle et me donne une allure d’épouvantail ravis de son sort. J’attends que l’on m’ouvre une porte à travers ce mur qui me fait face et me nargue sans vergogne. J’aspire à une chose ou l’autre. Me rendre utile en pleine lumière, simple petit sujet anonyme de cette immense fourmilière qui m’engloutie. Je ne me soumets pas à la fatalité des insuffisances divines. Je voudrais tout voir, tout connaître.

Lire dans tes yeux le fait que j’existe.

 

Inédit

 

***

Il nous faudra bien

Il nous faudra bien retrouver le chemin. Nous nous sommes égarés tant de fois dans de sinistres marécages. « La boule devient maboule ». Les vents contraires nous y ont contraints.

La plaine est loin d’épuiser sa peine.

Nous avons rendu armes et bagages sans mot dire. Nous les enfants de la nuit yankee, les « Love in » d’un monde meilleur. Vous êtes si loin de moi.

Entendez-vous ce lourd silence qui dévore nos plaines, hier encore si fertiles d’espoir, de candeur et de blé en herbe.

 

Te souviens-tu de ce long silence après l'orage,

De cet embrasement ultime, entre le gel et le feu,

Des nuits anciennes avant le verbe, avant les maux,

Avant même que l'homme ne prenne racine ?

Portes et fenêtres closent,

Tu montres du doigt,

Cet autre qui pourtant te ressemble.

 

À l’aube

Seul je m’en vais

Par les chemins de cocagne

Comme un vieux charbonnier.

Inédit

 

©Richard Taillefer

 

Les textes ci-dessus sont reproduits de la page Facebook de l’auteur.

 

 

  

 

 

 

(*)

 

Cher Richard,

Tes livres sont d'une délicatesse rarissime, tellement tu touches et caresses du bout des lèvres et du bout des doigts les petites choses quasiment insignifiantes du quotidien qui sont si importantes quand on prend le temps de les contempler, comme au ralenti et en savourer l'indicible beauté qui en émane, comme la fumée odorante d'une pipe de Cogolin, chaude au petit matin dans la paume qui en caresse le fourneau. Il y a toute cette tristesse de tout ce qui s'en va et que nous ne reverrons jamais. L’envie de parcourir avec toi ces lieux de tes errances peuplés d'être marginalisés, laissés pour compte. Il est six heures et des poussières du matin. Un oiseau dont je ne sais pas le nom criaille dans le petit jour encore tout pelotonné sur le bord de la nuit. Et puis ce silence qui finit par bourdonner contre les tympans, la fatigue aidant. Je t'ai vu de loin silhouette presque immobile, sur ce sentier d'où l'on ne reviendra pas. Ni toi, ni moi. Ni personne d'ailleurs- toujours le même et pourtant tellement différent d'une nuit à l'autre. Buenos Aires s'éveille à peine, une tourterelle roucoule à intervalles réguliers. L'attente se prolonge tandis que ma lampe pâlit. Une chasse d'eau glougloute à l'étage au-dessus et puis je sens battre mon sang dans mes veines, sourdement. J'entends cette voix envoûtante et presque imperceptible qui agit comme un charme sur mon âme de veilleur engourdi après avoir vécu mille et une vies jusqu'alors inaperçues. Il m'a fallu attendre le moment propice pour te lire, me dégager des écrits du poète que je viens de traduire en français. Lui, me parlait du désert et de l'extinction de nos repères organiques détruits par l'avidité d'une civilisation ivre d'elle-même, aveuglée par sa frénésie de conquêtes. Me voici à la croisée des chemins. L'odeur rêveuse du tabac de ta pipe persiste comme si tout ce que j'avais vécu autrefois n'était que fumée se dissipant dans l'air doux de ce petit matin argenté que j'aimerais retenir le plus longtemps possible quitte à payer de quelques sanglots ce qui n'a pas de prix. Vous rendez, cher Richard, un hommage fervent à notre humanité perdue et délaissée au bord de ce siècle de la techno-police et des cœurs artificiels pixellisés sur écrans plasma, vous nous rendez l'honneur perdu de ces vies ignorées dans la tourmente des jours heureux.  Je te salue à voix basse, étrange et solitaire pèlerin.

 

André Chenet

Buenos Aires, le 25 octobre 2023

 

(**)

 

Aucune description de photo disponible.

Le poète devant La fontaine de la connaissance, du sculpteur Bernard Vié

(Savigny-le-Temple, Miroir d’Eau. 2001).

Commande à l'artiste réalisée lorsque j'étais adjoint au Maire délégué à la culture de Jean-Louis Mouton. Photo de Matthias Bostelmann. (R. Taillefer)

 

 

Richard Taillefer se désigne lui-même comme « poète débraillé ». Pour répondre aux lecteurs que cette formule pourrait interpeller, le poète nous explique (sur sa page Facebook, du 24 avril 2025) :

Le terme "poète débraillé" chez Richard Taillefer exprime une posture poétique et existentielle fondée sur la simplicité, l’authenticité et une certaine forme de liberté vis-à-vis des codes littéraires ou sociaux. Ce qualificatif, qu’il revendique lui-même, traduit plusieurs dimensions de son rapport à la poésie :

Refus de la posture académique : Taillefer ne cherche pas à se conformer à une image policée ou élitiste du poète. Il privilégie une écriture directe, ancrée dans le quotidien, attentive aux "choses simples" et à la vérité de l’expérience vécue.

Poésie comme espace de liberté : Être "débraillé", c’est aussi refuser les conditionnements, affirmer son libre arbitre et sa vision du monde. Pour Taillefer, la poésie est "cet espace de liberté, qui permet d’exercer notre libre arbitre pour fuir tout conditionnement et affirmer notre vision du monde".

Engagement et proximité : Ce terme souligne son engagement social et son désir de rester proche des gens, loin des "tours d’ivoire". Il invite les poètes à "sortir leurs mots à la face d’un monde qui n’a que pour finalité, la vanité et les fausses idoles", et à "apporter une modeste lumière dans les caniveaux de l’espoir".

Humilité et authenticité : Taillefer revendique une poésie accessible, qui ne se prend pas au sérieux, mais qui cherche à toucher juste, à "vivifier notre aspiration au vrai" sans masquer la mélancolie ou l’espérance qui traversent la vie.

En somme, "poète débraillé" chez Richard Taillefer désigne un poète qui assume son imperfection, sa proximité avec le réel, et qui fait de la poésie un acte de résistance, d’humilité et de partage sincère.

Je rajouterai que lorsque j'étais enfant ma mère me disait sans cesse remonte tes brailles.

La poésie de Richard Taillefer a connu une évolution marquante au fil des années, tant sur le plan du style que des thèmes abordés.

Des débuts marqués par l’introspection et le quotidien

Dans les années 1970, après un « Big Bang poétique » déterminant pour son écriture, Taillefer s’inspire fortement de la Beat Génération américaine, qui introduit dans sa poésie l’importance du « je », du quotidien et de l’engagement. Sa poésie de cette période est déjà attentive aux « choses simples », à la vie concrète, et s’ancre dans la réalité de son environnement social et familial (il est alors cheminot et syndicaliste).

Maturité et ouverture à l’universel

Au fil du temps, sa poésie s’est affirmée comme une « respiration vivante au cœur de ce monde ». Elle ne se veut pas un refuge hors du temps, mais cherche à offrir au lecteur un « entretemps salvateur » pour vivifier l’aspiration au vrai, en restituant des moments cruciaux du quotidien et en les rendant intemporels. Son style, qualifié de « débraillé », gagne en vigueur et en sincérité, privilégiant la simplicité apparente qui cache une exigence de regard et d’émotion.

Élargissement des thèmes et approfondissement du regard

Dans ses recueils plus récents, Taillefer poursuit l’exploration de l’amour, de la mémoire, du deuil, du temps qui passe et de la fragilité de l’existence. Il rend hommage aux êtres chers, interroge la solitude, la perte et la quête de sens, tout en gardant une attention constante à la lumière possible dans le réel. Sa poésie s’enrichit d’une dimension métaphysique et d’une réflexion sur l’identité et la mémoire, comme en témoignent des recueils tels que Ce petit trou d’air au fond de la poche ou L’éclisse du temps.

Une voix fraternelle et engagée

Taillefer est resté fidèle à une poésie du partage, de la fraternité et de la résistance : il donne la parole aux invisibles, célèbre les petits riens du quotidien, et fait de la poésie un acte de présence au monde, ouvert à l’autre et à l’altérité. Son engagement social et son ancrage dans la vie réelle n’ont jamais cessé d’irriguer son écriture.

 

En guise de bibliographie, par maisons d’éditions :

Éditions La Pensée Universelle. A publié son tout premier recueil, Combats pour un amour (1977).

Cahiers Froissart. Éditeur de ses premiers recueils, dont Ombre et lumière (1979), Litanie pour quatre saisons (1981) et Au rond-point des falaises (1984).

La Table Rase. A publié Corps de papiers (1991).

Éditions Dédicaces. Ont édité plusieurs de ses ouvrages, dont Jusqu’à ce que tout s’efface (2010), Des clins de mémoire (2011) et L’éclisse du temps (2013).

Prem ’Edit. Éditeur de Poévie Blues (2015) et Ce petit trou d’air au fond de la poche (2017).

Z4 Éditions. A publié On ne s’égare pas dans le sommeil des autres (2018).

Les Cahiers du Museur, éditeur Alain Freixe : Les murs s’effacent. Texte de Richard Taillefer. Gravures de Franck Saïssi (2018).

Éditions Gros Textes. Ont publié Où vont les rêves quand la nuit tombe ? (2020) et Les Invisibles (2024).

Éditions Hauts de France : S’il te plait destine-moi un poème (1991)

Département de Seine-Marne : Les allées d’arbres, pensées itinérantes. Recueil de textes écrits par cinq écrivains résidant en Seine-et-Marne (2019).

Éditions Harmattan. Participation à l’anthologie Poètes pour Haïti (2011).

Éditions Rafael de Surtis. Participation à des anthologies comme Visages de poésie (2012) et Vague de poètes en Méditerranée (2013) dirigé par Jacques Basse.

 

Publication en des revues (papiers ou en lignes) : Patrimages, Hauts de France, Larencore, Possibles, Comme en Poésie, La Grappe, Francopolis, Décharges, Capital des Mots, La Piscine, FPM (éditions TARMAC), La Sape, Concerto pour marées et silence, 17 Secondes, Les Tas de mots, Méninge, Florilège, Libelle

 

Poèmes en lecture ou en musique :

 

Dans mon jardin, dit par Lionel Mazari (mis sur youtube) ;

L’oiseau de pluie. Arrangements, voix et musique : Guy Chambron (sur FB).

 

Quelques références sur la toile :

Le site Poetica (présentation et poèmes), le site de la Médiathèque départementale Seine-et-Marne (notice biobibliographique), la revue Recours au poème, le blog Gros textes (chronique à son recueil Les invisibles, 2024), le site everybodywiki.com (fiche biobibliographique à jour).

 

Présence à Francopolis :

Invité au Salon de lecture, en septembre 2012 : poèmes en version bilingue français/anglais, avec des peintures de Marc Chenaye ; au même numéro : Portrait littéraire de Richard Taillefer par Patricia Laranco.

À la rubrique Créaphonie : poèmes inédits avec des peintures de Marc Chenaye, Patrick Lipski, Christophe Gol, et des photos de l’auteur, au numéro de novembre-décembre 2020.

À cette même rubrique : Trois poèmes inédits, au numéro de printemps 2025.

 

 

 

Richard Taillefer

Francosemailles, Automne 2026

Recherche Dana Shishmanian

 

 

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