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Mes amis, mes camarades
À Julie, Fabian, Réginald,
Jean, André, Yves, Jacques, Pierre, Claude…
Mes amis, mes camarades de PoéVie et de tous ces combats que nous n’avons jamais
gagnés. Mes sublimes déserteurs. Vous, que j’ai tant aimés, vous êtes
encore là, omniprésents, vagabondant entre les pages de ce carnet qui
m’accompagne tard dans la nuit. C’est comme dans une maison où la table
d’hôtes brouillonne encore de vos paroles, de vos rires, de vos colères,
de nos illusions. C’est vrai que vous n’êtes pas des morts discrets et
fréquentables. Toujours à douter de tout. De véritables acrobates qui
sautent à pieds joints sur toutes les banalités de cette époque de
perroquets, de moutons de Panurge. De temps à autre, vous sifflez
l’armistice pour une bonne bouteille de Côtes du Rhône Valréas. Je la
boirai jusqu’à la lie, d’un seul trait, pour me rapprocher de vous.
Je me souviens de cette jeune fille,
déjà vieille, affalée sur le canapé. Il y a bien longtemps qu’elle a tiré
sa révérence. On s’attendrait à la voir surgir entre deux sommeils, avec
ses dents de gourgandine, gantée de noir, en délicieuse chasseresse à la
chevelure interminable.
Mes vénérables soiffards de
première communion, il m’arrive de vous imaginer, debout sur une estrade,
en illusionnistes inattendus et maladroits, tirant une longue langue de
belle-mère apprivoisée. Aux premiers prétextes, vous renversiez les
verres, marmonnant, les uns plus haut que les autres, vos fausses
querelles phénoménales, tel des anges gardiens de la fontaine des
Saints-Innocents.
Vous êtes ces petites choses
envahissantes qui me raccrochent au mur délabré des vivants.
Cette nuit, je ne dormirai
point. Je resterai en état de veille, la porte grande ouverte, au cas où
l’envie vous prendrait de passer par là.
Avant que ne gronde de nouveau
l’orage dans ma tête.
***
Traverser le hall d’entrée
Traverser le hall d’entrée est toujours
un handicap. Je viens la retrouver. Je la retrouve tous les lundis à 16
heures, dans sa chambre de quarantaine. La veille, au téléphone, elle m’a
rappelé, comme si toute sa vie en dépendait, de ne pas oublier ses trois
paquets de Philip Morris. J’ai la peur au ventre. J’ai mal de son mal
être. On emporte tous ses remords avec soi. J’aurai dû, je n’ai pas su …
Combien de tonnes d’amour à revendre jamais données. Ensemble, on rêvait,
vers des îles bien fraîches. Attablés elle et moi, à la terrasse du grand
café de la gare, le nez dans la mousse d’un tango panaché. Elle riait !
Je la regardais d’un petit air narquois et sous-entendu. Chaque porte qui
me sépare encore d’elle, est un code à déchiffrer. Passage obligé qui me
conduit vers ce labyrinthe où l’on claquemure la folie des hommes. Je
m’avance lentement, à tout petits pas insoutenables, le long de ce
couloir interminable et sombre, comme une petite mort sans fin. Je
pourrais me disperser, prendre la fuite salutaire. Retrouver les étoiles
du dehors, allongé sous un platane centenaire. Je me souviens, de ses
yeux immenses, comme on en voit dans les films.
Je t’aime, tu sais.
J’arrive enfin, à la salle
commune, là où somnolent une éternelle plante verte désarticulée et
quelques patients, shootés aux amphétamines, en rupture d’un jeu de
mikado infernal. On entend, vaguement, des cris en dents de scie, dans
leur quête avortée d’évasion. Je serais tenté d’allumer d’énormes feux de
détresse, de faire barrage de mon corps à ces officieux pilleurs d’âmes.
J’imagine que dans un bref instant de lucidité, nous pourrions fuir sur
un tapis volant. Jouer à pigeon-vole et refuser de répondre à cette
question sans réponse.
« Souffrir n’est pas manquer
d’encre »
***
Vous me demandez
Vous me demandez ce que je fais
dans ma montagne. Seul, avec mon chien, au milieu des bêtes. Je paresse.
Pauvre comme mon vieux bâton et ne fais rien d’autre que de jeter mes
yeux de droite à gauche tout en faisant risette au soleil. Un peu de vin,
un peu de rêve au pied du cerisier en fleurs. J’écoute, je guette le
moindre bruit du vent. Tantôt c’est l’aube et la prairie s’enflamme,
tantôt c’est le crépuscule et la lune guerroie dans la pénombre du soir.
Tout en haut, au sommet des crêtes intangibles, quelques premières
étoiles timides, titillent les dernières neiges du printemps. En fait, la
grandeur est dans ce qui existe entièrement hors de nous. Mais qui
regarde bien voit loin. Sans réfléchir, ni m’attarder, je me raccroche à
cette réalité. Ni joyeux, ni triste, si ce n’est satisfait de l’avoir
croisée en chemin sans la rechercher.
Enigme du temps qui passe.
Ce rien de vivant où nous
demeurons provisoirement.
Dites à ceux d’en bas, que je
suis en paix et me porte bien.

Extraits
de : Gros textes/ La petite porte. Où vont les rêves quand la
nuit tombe ?
***
Quand le soleil disparaît
Quand le soleil disparaît
Derrière les nuages accrochés
aux collines
Tout se défait
On ferme les volets des hautes
fenêtres
Comme ceux qu’on n’aura plus
jamais besoin d’ouvrir
La lumière du crépuscule
Vacille en haut des crêtes
Couvre le ciel
S’immobilise
C’est à cet instant précis
Où la pénombre encombre tout
l’espace
Qu’une étrange tendresse
Vous bouscule le
cœur
Je vous écris
Un peu comme une bouteille
jetée à la mer
Écrire
C’est un coup de poing
Qui cogne à la mâchoire des
morts-vivants
Un soleil qui gicle de partout
Une blessure
Oubliée entre les pages.

Extrait
de Poévie Blues. Prem'Edit éditions.
Couverture
originale du peintre Marc Chenaye. Postface Marina
Nicolaev. 2015
***
Que sont devenus nos rêves
Que sont devenus nos rêves
d'oasis ?
Ce quotidien
À bout de souffle
Plaie
Que plus personne ne veut voir
Prisonnier
De trop d’absence
De solitude et de silence
Chaque nuit cogne
Comme un pavé dans la tronche
Tes cris se perdent
Contre les parois de
l’indifférence
À trop compter les minutes
À force d’oublier
Tu t’abandonnes aux chimères
Dans une interminable fuite
vers nulle part
Il ne suffit pas d’allonger le
bras
Pour toucher du doigt le bleu
du ciel
Ni ravin assez profond
Pour y jeter les pires
solitudes
Allumer
Toutes les lampes
Les éteindre une par une
Pour s’habituer à la nuit
Je ne suis que cette infime
tendresse
Qui se dresse dans la pénombre
des maux
Pour être
Encore un instant près de vous
Et me sentir vivant
Je lève le poing
M’accroche à mes rêves
Avant que la nuit se lève

Extrait
de Gros Textes. Les Invisibles
***
Ne renonce jamais à ton voyage
1
Tu parles d’un retour aux
sources. D’un retour à ta source. Pas d’un repli sur soi mais d’un repli
en soi. Souviens-toi de tes rêves d’enfant, ces gestes singuliers un
matin devant le portail de ton école communale, tout encapuchonné, tes
pas dans les premières neiges. Plein d’espèr à
ta fenêtre, les volets grands ouverts.
Au pied de ta parcelle ton
petit lopin de terre.
Tes yeux brillent.
On dirait que le temps s’est
arrêté.
Une rangée d’arbres là-bas au
loin
Passe, oiseau passe
Vois ce que je ne sais voir !
2
Sur la plus haute branche
l’oiseau se pose. Chante mon bel oiseau chante ! Moi, j’écris, je suis en
train d’écrire. Un chemin se dessine, ronces et liserons s’y croisent. Je
songe à travers ma lucarne, à ceux que j’aime et observe l’horizon, les
quatre océans. Là, où la lumière à chaque ronde, tangue et fait la nique,
à la lune paresseuse et au soleil fougueux. Je souris, le bon sens n’est
qu’un gémissement d’âme.
Seul,
Dans l’oisiveté de la chambre,
J’énumère l’ordre insaisissable
de ma vie.
Je cherche désespérément un
signe
Un frère qui me ressemble
Un dimanche de sable blanc
3
L’oiseau passe et j’oublie. Je
ne retire rien, ne rajoute rien. J’apprends à passer. Je regarde en face,
ce vieil olivier qui s’accroche et demeure. Ce restant de vie qui attend
les dernières fleurs, le dernier fruit. Au loin, toutes ces maisons
blanches, avec la fumée entre les branches. Une lumière ici où là et puis
une autre.
Tous ces papillons de nuit dans
mes rêves.
Une lampe solitaire achève de
brûler.
C’est le vent qui passe
Passera encore
J’écoute
Ce que je ne dis pas
4
Mon espace n’est pas plus grand
qu’un modeste mouchoir de poche. Longtemps j’ai vécu comme un oiseau en
cage. Ne me retenez pas, je m’en vais si loin, si loin, sans arme ni
bagage, que nul ne pourra m’atteindre. J’emporte avec moi toutes les
couleurs du temps avant qu’elles ne se fanent. Ces choses impossibles que
nous cherchons en vain.
La route sera longue.
Ignore les remparts, les
garrigues de la discorde.
Comme papier qui vole
Ne renonce jamais à ton voyage
5
Que reste-t-il de toutes ces
nuits d’insouciance, ces rais de lumière se jouant de leur ombre. Cyclope
qui ne dormait que d’un d’œil complice. L’univers te paraissait encore si
humain pour ne pas être un moustre. Cette
paisible inquiétude qui te taraude la peau.
Les fêlures de l’enfance n’ont
pas de mots.
Parfois
Tu arracherais les fleurs
Pour mieux les éparpiller.
6
Mon existence est celle des
petites gens dont le sort si peu a d’importance. Cette dévorante banalité
de tous ces visages qui me ressemblent. Je ne demande rien, n’attends plus
rien. Vos paroles sont veuves de tant dóu bello proumesso.
Ma seule richesse
Ce petit trou d’air au fond de
la poche.
Combien de fois
Finira le printemps
Avant que naissent les roses.
7
Ce matin, il fait si froid près
de mon corps.
J’ai envie de pleurer tout d’un
coup,
Que j’en ris à cœur joie.
Toi l’oiseau fidèle,
Comment as-tu fait pour libérer
tes ailes ?
Sur la chaise
Un livre de prières. Jamais
ouvert !
Retient la poussière et les
pattes du chat.
Sans fin, plus haut,
Au loin dans la montagne,
S’étirent les beaux nuages
blancs
Et quelques ronces orphelines,
Oubliées dans un coin du
jardin.
8
Je ne vois que ce qui n’y est
pas. Cela ne devrait pas être. Mais qui peut me dire quand cela sera, si
ce qui est, n’est déjà plus.
« Tu nous emmerdes Richard !
Tu te compliques trop ta petite
tête névrosée et la nôtre a bien d’autres choses à penser. »
J’observe le temps qui passe.
Je ferme les yeux et « Je, - est déjà un autre ». La réalité est-elle si
réelle pour qu’on ne puisse l’interroger ?
« Tu cherches en vain des
réponses sans question. Arrache-toi de ces bâillements inutiles. »
Allume toutes les lumières
Quand la nuit froide brise ton
corps
Et tu verras la vie se
métamorphoser. »
9
Si je m’en vais, ce sera sans
aucun regret. Boudigue ! Comment avoir le
moindre sentiment, si tout ne me rattache à rien.
Il restera bien une petite
lumière pour éclairer la nuit. Un poème oublié au pied de la fenèstro aux volets clos.
Je passe la main camarades,
calme comme un samaritain confronté au mystère des choses. J’explore
cette tranquille turbulence des contradictions humaines.
Bouche cousue, je ne vous
entends plus ! Sur mes lèvres, vos baisers de Veuve Noire ont foutu un
tel Bazar que j’enrage encore, comme un chien dans sa niche.
Le réel
Est plus invraisemblable
Qu’une métaphore hasardeuse

Extrait
de Ce petit trou d’air au fond de la poche. Editions Prem/Edit.
***
Dans mon jardin
Dans mon jardin, il n’y a que
des roses. Mais elles sont toutes les unes différentes des autres. De
magnifiques roses rouges intenses à double boutons. Une rose très foncée
presque noire au col jaune. Rosier orangé au parfum d’agrume, esseulé
dans la tiédeur flamboyante d’un fuchsia à la cravate striée de blanc.
Les fleurs des champs de mon
enfance, je les aime tout autant.
Parfois, lorsque la nuit
m'enveloppe peu à peu, je chante à haute voix les couleurs de mon modeste
pré carré en admirant la lune guincher sur le toit. J’en oublierai
presque les embarras du monde. La vie n’est pas toujours ce qu’on
voudrait qu’elle soit. J’entends tonner l’orage des maux de ceux qui en
haut du belvédère bredouillent leurs statistiques multicolores. Chant
d’apothéose d'une névrose collective. J’incline le front jusqu’à en
perdre mon latin et le nom des choses.
Mes rêves ne peuvent ignorer le
chemin des autres. Il en va de nous comme de ces fleurs qui se croisent
dans mon jardin ouvert aux quatre vents. Avec des yeux tout ronds et mon
gros nez rouge, je fais la nique aux tyrans d’arc en ciel. Tristes hommes
qui mettent partout de l’ordre.
Même la couleur des roses n’est
pas identique au soleil…
Inédit
***
Sentir, ressentir
Sentir, ressentir
indubitablement. J’ai tant besoin de toi pour exister. En chacun de nous
cette part qui nous interroge. Cette évidence qui n’est jamais le fait du
hasard.
Quand je ne sais quelle
direction prendre, je gamberge le long des routes. Tel un chien perdu le
vent me ramène toujours vers toi.
J'écoute furtivement cet écho
venu de loin. Un visage vaguement me parvient, qui ne puisse être rien
d’autre que le tien.
Je vais, je viens dans le
silence blême de ces longues nuits, là où une lampe solitaire achève de
brûler.
Un pétale de fleur de cerisier
s’envole,
C’est encore le printemps.
Cueillons à même le sol
Cette marguerite oubliée que tu
aimes tant.
Inédit
Tu marches depuis longtemps
Tu marches, depuis longtemps
comme cela. À perte de nuit et d’horizon. Tout le long d’une plage aux
galets étoilés, que de grandes vagues retournent, à chaque réminiscence
de ton cœur. L’air y est frais et léger. D’énormes moustiques
inquisiteurs virevoltent tout autour de toi, dans un imprévisible ballet
tentaculaire. Pas un seul geste pour appuyer sur la gâchette. Ni de dieu
pour comparaître à la table des misères. Trop d’orgueil en toi, pour y
conjurer le moindre soupçon d’un doute. Tu t’en retourneras, dès l’aube,
aux premières lueurs. Épuisé. Peut-être même rassuré. Tu respireras
lentement, pour que cessent les soubresauts de ton corps. Ce va et vient
insoluble. Cette mâchoire qui claque, comme le jeu endiablé d’un mâle
andalou, dans son tant tin tian de castagnettes.
Encore une fois
Tu t’endormiras seul
Ouvrant l’œil à moitié
Plein d’espoir et de lumière
En ce jour nouveau qui se lève
Je n’ai d’autre remède que de
vivre. Je n’ai pas d’autre alibi. J’écoute le tic-tac crépitant de
l’horloge avant que l’oiseau ne sorte de sa boîte à musique. Je rallume
pour la énième fois ma pipe qui jamais ne me quitte. Gestes mécaniques
d’une vie qui se consume peu à peu à chaque bouffée d’air et de nicotine.
Esclave cardiaque des voluptés malignes qui me rongent le corps. Pourtant
que la nature est ardente. Soleil et pluie, ce vent dans les cheveux qui
me frôle et me donne une allure d’épouvantail ravis de son sort.
J’attends que l’on m’ouvre une porte à travers ce mur qui me fait face et
me nargue sans vergogne. J’aspire à une chose ou l’autre. Me rendre utile
en pleine lumière, simple petit sujet anonyme de cette immense
fourmilière qui m’engloutie. Je ne me soumets pas à la fatalité des
insuffisances divines. Je voudrais tout voir, tout connaître.
Lire dans tes yeux le fait que
j’existe.
Inédit
***
Il nous faudra bien
Il nous faudra bien retrouver
le chemin. Nous nous sommes égarés tant de fois dans de sinistres
marécages. « La boule devient maboule ». Les vents contraires nous y ont
contraints.
La plaine est loin d’épuiser sa
peine.
Nous avons rendu armes et
bagages sans mot dire. Nous les enfants de la nuit yankee, les « Love in
» d’un monde meilleur. Vous êtes si loin de moi.
Entendez-vous ce lourd silence
qui dévore nos plaines, hier encore si fertiles d’espoir, de candeur et
de blé en herbe.
Te souviens-tu de ce long
silence après l'orage,
De cet embrasement ultime,
entre le gel et le feu,
Des nuits anciennes avant le
verbe, avant les maux,
Avant même que l'homme ne
prenne racine ?
Portes et fenêtres closent,
Tu montres du doigt,
Cet autre qui pourtant te
ressemble.
À l’aube
Seul je m’en vais
Par les chemins de cocagne
Comme un vieux charbonnier.
Inédit
©Richard
Taillefer
Les textes ci-dessus sont reproduits de la page Facebook
de l’auteur.
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