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Coup de cœur : Archives

Une escale à la rubrique "Coup de cœur"
découvrir un poème qui nous a particulièrement touché
par sa qualité, son originalité, sa valeur

(un tableau de Bruno Aimetti)

 

Nous redonnons vie ici aux textes qui nous ont séduits,
que ce soit un texte en revue, en recueil ou sur le web.

***

Poèmes « Coup de Cœur » des membres du Comité

Automne 2026

 

Sabine Dewulf, choix Dominique Zinenberg

Edith Berthuit, choix Éliette Vialle

Raymond Quéneau, choix François Minod

Fernando Pessoa – Patrick Quillier, choix Mireille Diaz-Florian

Cathy Garcia Canales, choix Dana Shishmanian

Catherine Andrieu, choix Éric Chassefière

 

 

choix Dominique Zinenberg :

Sabine Dewulf

 

1

 

Le corps cueilli par la rivière,

l’intimité s’approfondit.

 

Où la souffrance, le venin ?

Où l’élan mortifère ?

 

Ni la pulsion ni le reflux

ne contrarient ce que je suis.

 

2

 

Pénétrer la cascade

qui précède les âges

 

Affleure une autre voix

qui ne va pas vieillir.

 

Quels mots me feront prendre chair

avant de me mouvoir,

sinon ceux de l’écoute ?

 

C’est l’oreille qui creuse.

 

Poèmes tirés de La grâce du faux pas,

Les éditions Sans Escale, 2025

 

choix Éliette Vialle :

Edith Berthuit

 

Chaque jour mon cœur te parlait

Il me fallait broder en toi le filet d’un amour puissant

Plus bruissant que les cris de haine qui assourdissent le monde

 

Que m’a-t-il manqué ?

Ma voix, trop ténue, s’est perdue dans l’aridité des jours

Ton histoire est d’amertume, de mensonges et de rancœurs

 

Je ne peux recoudre tes déchirures

Patiemment j’ai tissé autour de toi une toile d’amour

Tu la lacères si sauvagement

 

Toujours à tes appels à l’aide je revenais à toi

Boutons de tendresse et cris d’allégresse

Jusqu’à ce que m’éclabousse le fiel de ta haine

 

Ton cœur, en mal d’aimer, s’est asséché

Cet oued crie famine

Sans jamais recevoir l’eau qui pourrait le combler

 

Dans une lumière de sel s’écoule la vie

 

©Edith Berthuit, août 2023

 

choix François Minod :

Raymond Quéneau

Journal

Commencé aujourd’hui ce journal : désireux que je suis de noter mes toutes premières impressions.

Désagréables.

Le lait chaud, comme ils appellent ça, c’est dégoûtant ; ça ne vaut pas le liquide amniotique.

On m’a lavé, frictionné et me voici encore tout aveugle dans mon berceau. C’est très intéressant.

 

Dormi vingt heures. Pleuré quatre. Décidément, je ne me fais pas au lait chaud. J’ai fait aussi : dans mes langes.

Papa dit que je serai écrivain. Il me prend dans ses bras, mais a failli me laisser tomber. La nurse l’a disputé ; c’est elle qui me saupoudre les génitoires avec la poudre de talc.

 

Pleuré. Dormi.

 

Dormi. Pleuré.

 

Je commence à m’habituer au lait chaud, que je ne trouve point si désagréable. Lu Iphigénie

 

Suivi d’un doigt dans l’espace : c’est une expérience, car j’ouvre maintenant les yeux.

Relu Iphigénie.

 

Je reprends ce journal après 74 ans d’interruption.

Je suis bien fatigué.

 

Raymond Queneau, Textes, contes, rêves, Fata Morgana, 29 février 2025

 Note de l’éditeur : tous les textes de ce livre paraissent pour la première fois

 

choix Mireille Diaz-Florian :

Fernando Pessoa – Patrick Quillier

 

Être impersonnel

dans l’inachevé de Pessoa

 

Mon coup de cœur est davantage une proposition de découvrir le recueil que Patrick Quillier a fait paraître, en collaboration avec la plasticienne Isabelle Malmezat, aux éditions Tipaza en avril 2026. Patrick Quillier qui durant quinze ans a traduit les poèmes de Fernando Pessoa et dirigé leur publication dans la Pléiade fait le choix d’entrer avec son écriture poétique dans l’espace des poèmes inachevés de Pessoa : Ricardo Reis et Alvaro de Campos. Il se propose « de nouer ainsi une conversation entre deux poètes animés, chacun à sa manière, par le souci d’une poésie plurielle. »

Le poète Patrick Quillier investit les espaces lacunaires de Pessoa. Les deux voix se mêlent. Si le choix est fait dans le recueil de souligner légèrement par une couleur violette le texte du traducteur et noire, celui du poète, l’intérêt pour le lecteur réside dans cette intrication de deux écritures. Les poèmes que j’ai choisi de vous présenter sont ici sans aucune distinction. On respecte ainsi ce qui fait la beauté de cet ouvrage où Patrick Quillier est maître d’une subtile polyphonie.

 

 

UN APPEL

 

Appelle du mont une voix :

Est-ce pour moi ? Je n’en sais rien ;

Je sais qu’elle est là face à moi

Qu’elle appelle sans nulle fin.

 

Par des espaces éthérés

Elle s’étend jusqu’à mon cœur,

Venue à travers les mystères,

La voix de Celui dont la main

 

Dressa le Maître Enseveli

Pour en faire son être même.

Cependant ce prodige occulte

N’est encore en moi que mourir.

 

Le berger passe devant moi :

Lui ne l’entend pas appeler.

Il n’est attentif qu’aux sonnailles

Et aux bêlements du troupeau.

 

Pourquoi suis-je seul à l’entendre,

Sentant dans l’âme qu’elle parle

À quelque chose que je peux

Sans que mon pouvoir ne l’égale ?

 

 

 

C’est pourquoi la voix qui du Mont

M’appelle moi, et rien que moi,

Attise mes aspirations

Et fait grandir mon désarroi.

 

Cette voix est de tous la voix.

Mais tous ne la perçoivent pas.

Qui est maudit dans ce récit ?

Les sourds, ou l’homme de l’ouïe ?

 

***

 

UNE PARABOLE

 

Au pays des étangs, le soir

Est un étang aussi…

Le ciel en eau de feu s’embrase

Et l’ombre s’insinue

Sans sillage, sans silence ni fracas

Telles les ombres que les eaux contiennent.

 

Au pays des étangs, malade

Je suis passé, mon cœur

L’est reste parmi l’étendue

Muette de la solitude,

Comme une algue, un reflet- une haleine au plus près

De la conscience extérieure de la sensation.

 

Au pays des étangs, paysage

Qui fait s’arrêter l’âme

Dans une angoisse sans nom ni fin-le page

De l’impossibilité de penser-

Au pays des étangs, j’ai passé comme un souffle

Sur les étangs malades, en quête de la mer.

 

Au pays des étangs, les cymbales

De l’imperfection font pourtant penser

À la rotondité d’un omphalos

Diffusant comme un diapason

Un imperceptible bourdon

Soutenant les efforts nombreux de tout éros.

 

***

 

 

PORTRAIT DE RICARDO REIS

 

 

Deux fois, ô Néère, deux fois on ne saurait

Nager, là-bas dans cet immarcescible fleuve

               Qui va drainant des saudades de rien.

 

Remuant cénotaphe en lequel nous serons

Les apocryphes de nous -mêmes, entre les vains           

               Reflets du feuillage infernal.

 

Lors, jouissant déjà de la paix de ce rien

Où ce n’est jamais nous qui nagerons, soyons

               Dès aujourd’hui saudades différées.

 

 

 

choix Dana Shishmanian :

Cathy Garcia Canales

 

AUTORISATION

Je me laisse la possibilité d’arpenter les derniers territoires libres et de ne pas accorder mon temps d’attention à d’innombrables personnalités au pouvoir destructeur sur lesquelles mon attention n’aura de toute façon aucun impact… Ceci afin de pouvoir respirer encore un peu et peut-être, peut-être, faire deux trois trucs encore pas trop merdiques.   (p. 27)

 

OURSE BIPOLAIRE ?

L’ourse n’a jamais été bipolaire – polaire parfois, égarée sur les banquises du monde – mais c’est une ourse qui a toujours refusé le dressage pour le cirque et les barreaux des zoos, une ourse triste qui piste la source et une ourse de joie, oui, sauvage oui, et douce aussi comme le miel. Les griffes et les crocs, c’est surtout contre elle-même qu’elle les a usés. Aujourd’hui, c’est une vieille ourse – plus sage peut-être – qui vous regarde et elle a enfin trouvé une tanière.    (p. 54)

 

Extraits de Ourse (bi)polaire,

à tire d’ailes (autoédition), décembre 2024

 

DUELLE

L’humanité a toujours été duelle. Dans sa course à l’évolution, elle n’a cessé de chercher l’équilibre pour le détruire, sitôt repéré. Elle met tant d’énergie à avancer qu’elle ne voit pas que la plupart du temps, elle recule. Il y a quelque chose d’essentiellement simple qu’elle a perdu à moins qu’elle ne l’ait pas encore trouvé. Les braises des origines couvent encore, nos plus lointains ancêtres continuent à souffler dessus et l’humanité court… Court-elle à sa perte pour se retrouver ?      (p. 48)

 

ÇA PUE

...toujours la même rengaine, les mêmes boucs émissaires, pour pouvoir continuer à tout piller, massacrer, se gaver dans un entre-soi carnassier, se délecter de son empire, hubris, hubris, le mensonge est roi, le mensonge Fait loi. David contre Goliath, pot de terre contre pot de Fer, cowboys contre Indiens, toujours la même histoire... David meurt écrasé sous les décombres de sa maison bombardée, peut-être d'ailleurs ne s'appelle-il pas David... Le pot de Fer règne et les Indiens, pas encore tous disparus mais la lutte est tellement déséquilibrée.

Tuer pour dénoncer l'assassin, détruire pour dénoncer la destruction, faire la guerre pour arrêter la guerre, on tourne en rond, Il y aurait bien d'autres façons de changer de civilisation mais c'est une épineuse question... Une question de castes, d'intérêts vilains et de manipulation d'une masse qui trop souvent aboie vers l'ombre plutôt que vers le marionnettiste...

La pensée saine et concrète de protéger la terre, le vivant, le bien commun, le futur de nos enfants, vivre Humainement dans le sens vrai du mot justice, dans la joie, le partage, la créativité, l'ingéniosité au service du meilleur, sur une terre belle et propre, en voilà des idées farfelues !    (p. 49)

 

Extraits de Le monde émoi,

à tire d’ailes (autoédition), février 2026

 

***

Relire des poèmes de Cathy Garcia Canales dans notre revue : mon coup de cœur de mars-avril 2023, la rubrique Francosemailles, avec une notice biobibliographique (janvier-février 2022), et la rubrique Creaphonie, avec l’accompagnement de ses créations photographiques et une ample présentation (numéro d’hiver 2024).

 

choix Éric Chassefiere :

Catherine Andrieu

L’aile égale

 

Une vie vaut une autre vie. Ma vie ne vaut pas plus que celle d’une mouette. Ce matin, j’ai cessé de croire que le souffle qui m’anime me distingue de celui qui fend l’air d’un battement d’aile. J’ai compris que le ciel ne juge pas, qu’il ouvre à chaque cri le même espace, qu’il accueille sans hiérarchie les élans, les faims, les vertiges. Alors j’ai fermé les yeux, et ma peau s’est ouverte en ailes.

 

Je suis devenue mouette. Non pas oiseau de hasard, mais voyageuse du sel et de la lumière. L’océan m’a reconnue, il a soulevé mon secret sur ses épaules d’écume. Mes plumes boivent le vent, mes yeux se gorgent d’horizons. J’avance dans l’azur comme on glisse dans un rêve lucide, entre la clarté et sa brûlure. Sous moi, le monde tremble d’humanité : les hommes paraissent minuscules, courbés sur leurs désirs, les mains pleines de sable. Leurs pas s’effacent avant qu’ils ne sachent où aller. Ils lèvent parfois la tête, étonnés de ma liberté, sans savoir que c’est d’eux que je me suis échappée.

 

Je décris des cercles au-dessus des vagues, j’épouse leurs colères, leurs soupirs. Le soleil me traverse, m’embrase, me fait vibrer comme un cri dans le cristal. Parfois, je me laisse tomber d’un coup, ivre de vide, pour effleurer la peau mouvante de la mer. L’eau se referme sur moi comme un secret — un instant seulement — puis je remonte, ruisselante de lumière, portant dans mon bec le reflet d’un ciel neuf.

 

Tout en haut, les vents s’ouvrent comme des portes. Je passe de l’un à l’autre, libre des poids, libre des heures. Je vois le monde se déplier sous mes ailes : les toits d’ardoise, les routes qui serpentent comme des veines, les bateaux minuscules traçant des rides blanches dans l’immensité bleue. Je vois la vie de chacun battre faiblement dans la trame du jour — et je sais alors que rien ne se perd, que tout respire, que chaque souffle, qu’il soit humain, oiseau ou vague, participe du même poème.

 

Je plane, sans passé, sans promesse. Mon cri se confond avec celui du vent. La mer m’appelle par mon vrai nom, celui que je n’avais jamais entendu. Il résonne dans l’air clair, si pur qu’il en devient prière : vivre n’est pas dominer, vivre c’est traverser.

 

Et quand le soir descend sur l’eau, je m’arrête sur un pieu de bois rongé par le sel. Le monde est tranquille. Une dernière lueur saigne sur la ligne d’horizon. Je ferme mes ailes. Je suis cette mouette. Je suis ce souffle. Je suis la mer qui me regarde. Rien de plus. Rien de moins.

Une vie vaut une autre vie.

 

 

Poèmes extraits de « Le vivant recommence »,

Encres Vives n°559, 2026

 

 

 

 

Coups de cœur des membres :

 

Sabine Dewulf, choix Dominique Zinenberg

Edith Berthuit, choix Éliette Vialle

Raymond Quéneau, choix François Minod

Fernando Pessoa – Patrick Quillier, choix Mireille Diaz-Florian

Cathy Garcia Canales, choix Dana Shishmanian

Catherine Andrieu, choix Éric Chassefière

 

 

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Créé le 1er mars 2002