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Archives : Vues de Francophonie

 

Automne 2026

 

 

Victor Saudan :

 

Poésie et cosmos (suite) :

 

EXPIRATION DE LA TERRE.

Du en-dedans à l’en-dehors

 

suivi de

 

La ballade du lynx.

 

Poèmes inédits

 

(*)

 

 

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EXPIRATION DE LA TERRE.

Du en-dedans à l’en-dehors

 

1) En dedans encore – et déjà dehors

Vaste légèrement brumeux

Traversé d’ombres rouges

Vitrail éphémère

Proximité d’un jardin enchanté

Illuminé de rayons d’or

Au-delà des parois de verre

On dirait en dehors

Pourtant on est dedans

Complètement

Petits pots de tourbe hébergeant des plantules en germes

Futurs habitants

Du potager à venir

Le feu-foyer cœur de la maison

Bois à brûler

Une corbeille remplie de pelotes de laine

Un canapé rouge

Table et chaises

Un piano, une clepsydre.

 

 

2) Comme en-dedans et pourtant dehors

À l’abri du vent et de la pluie

Une couche de gravier

Sous les pieds

Nous sommes accueillis par les plantes

Jardinières

Et potées

Un îlot rochiqueux

Joue déjà un peu

À la nature sauvage

D’un coup ils sont devant nous

Les magnifiques arbres

De la forêt et des champs

Chêne, charme, bouleau

Un vieux poirier

Une vistule rocheuse venue en visite du Landskron.

 

 

3) Faire un pas vers le pré

Début mars

Peu de plantes

Sont en fleurs

Pluie et froid

Laissent roupiller

Les enfants-racines chez eux

J’ose un pas

Vers le circuit mystérieux de pierres

Tout autour du bouleau

Floraison aux ailettes jaunes du hamamélis

Bois gentil aux flagrances nobles

Par ci par là une petite tête de crocus

Cercle de pierre

Lieu magique

D’un coup c’est le printemps.

 

 

4) Cinq semaines plus tard

Entre nuages de pluie et rayons de soleil

Un chant de merle se faufile à travers

Les branchelettes fraîchement reverdies

Tous azimuts désormais du pointillé aux mille couleurs

Tulipes sauvages rouge jaune blanc rouge

Dernières primevères, coucous rouges et jaunes

Mini-pagodes bleues, pâquerettes

De temps en temps

Une fleur de pissenlit solitaire

Sous les arbustes protecteurs

Se réunissent des tribus entières

De benoîtes des marais et de boutons d’or.

 

 

5) Vol vers le vaste

La balançoire invite

À une vision en plein envol

Loin loin sur les fraises des bois

Le potager

Et le jardin enchanté

Loin loin sur le paysage

Le massif de l’Eichwald

La forêt de Saint-Brice

Le ballon du Blochmont

En guise d’adieu

Les ancolies me sourient

De leur belle maison-feuillage aristocratique

 

 

***

 

 

La ballade du lynx

 

La terre respire

Nous respirons

Louxo le lynx respire

 

Les feuilles fanées

Des colchiques

Parlent de l’expiration de la terre vers le cosmos

De son point extrême

Le solstice d’été à la Saint-Jean

 

C’est maintenant que

Les lynx nouveau-nés ouvrent

Leurs petits yeux d’un bleu de myosotis

 

Début d’un nouveau cycle

Du vivant, du lynx

 

Comme

Il y a 10'000 ans

Lors du retour de lynx ici

Après une si longue absence

 

Présence des glaciers

Absence du lynx

 

Quand les glaciers se retirent

Vers les hauteurs

Des Vosges, du Jura

 

La forêt revient

Lynx revient ici

 

Et l’humain peu après

 

Co-existence

Équilibre

Balance

 

Paysage origine

Paysage rêvé

Revu reçu

 

Forêt, collines, lisières

Prairies, haies, rochers

 

Où chasser le chevreuil

Le chamois, le lièvre

 

Vieux paysage lieu de vie

Et de mort partagé

Lieu de passage de circulation jadis

pour l’humain

pour le lynx

 

Balance existante.

 

Chaque lynx a son

Pelage particulier

Grandes taches, petites taches, sans taches

Rosettes

 

Les poils du lynx

Parlent un langage individuel

Le sortent un peu de l’âme de groupe

Des autres félins

 

Le miracle du lynx

C’est son œil

Parfaitement adapté

À l’ombre

Et même à la nuit

 

Ses cristaux intérieurs

Peuvent créer

De la lumière

Quand tous les autres

Ne voient

Plus rien.

 

Au milieu de la forêt

Un arbre mort

Sapin rouge couleur

De sang séché

 

Lynx est bien vivant

Et souhaite

Le rester

 

La mort pourtant

Est omniprésente

 

Une sœur a été écrasée

Par une voiture

Un frère par un train

Et sa mère a été

Fusillée par un chasseur

Pas loin d’ici

Il y a à peine un an

 

C’est comme ça que

Lui seul survivant

A pu récupérer

Ce territoire

 

Père règne plus loin

Dans la montagne sauvage

Coté coucher du soleil

 

Quand ils étaient tout petits

Père venait parfois voir

Si tout allait bien

Plus tard il n’osait plus

S’approcher

 

Loin loin autour habitent

Des cousins des tantes

Des oncles

Tous de la même famille

quel ennui

 

ça donnerait envie

de partir plus loin

au-delà des collines et montagnes

 

mais routes, autoroutes, canaux

barrages murs en béton

rendent illusoires de tels projets

 

Lynx restera donc ici.

 

C’est ici au pied de l’ancien château de Wolschwiller

Dont ne reste plus rien

Où poussent les fraises des bois les plus sucrées

 

Que je viens souvent

Faire la sieste entre

L’aube et le coucher du soleil

Auprès de mon meilleur ami

Le chêne – roi

De la forêt

 

La vie du lynx est

Bien solitaire en vérité

 

Pour un garçon encore

Plus que pour une fille

Qui a la chance de voir

Grandir ses petits

 

C’est pour cela que

L’amitié du chêne m’est précieuse

Et douce

 

C’est ici aussi que je chante

Mes plus belles vocalises

Quand l’amour me vient

Vers la fin de l’hiver

 

Alors je chante et je chante pour mes belles de l’année

Futures mères de mes petits princes et princesses

 

Hélas - souvent sans succès.

 

Ton ossature avec les jambes

Bien plus développées derrière que devant

Et tes pattes bien larges

Font de toi

Le maître de l’équilibre et de la balance

 

Marcher sur les troncs d’arbre

Sur les rochers et falaises

Ou en hiver sur la neige et la glace

Sans faire aucun bruit

C’est un jeu d’enfant pour toi

 

L’Humain depuis longtemps a perdu la balance

À plein d’égards

Par rapport à lui-même

Par rapport aux autres de son espèce

Par rapport aux plantes

Et aux animaux

Par rapport au cosmos et à ses cycles

 

Oh Lynx

Maître de la balance

Apporte-nous ton don

Apporte-nous la capacité de retrouver

L’équilibre

 

Enseigne-nous comment

Faire un pas après

L’autre sans faire de bruit

 

Ainsi tu deviendras

Le symbole de cette réserve naturelle

Elle aussi en quête d’équilibre

De cette région

De ce paysage

De cet univers

De ton espèce

Et de la nôtre

 

Toi symbole de la balance

Perdue et recherchée

Et – qui sait – retrouvée un jour.

 

Source tarie

Hêtre au bord de l’abîme

Au-dessus du vide

 

Et s’il était trop tard ?

 

Louxo le lynx

 

Ensemble on va

Espérer

Ensemble on va

Continuer

 

Faisons le pacte

De la balance à rechercher à retrouver

Ensemble

 

L’humain plus lynx, le lynx plus humain

 

Seul en respectant

Les différentes facettes du vivant

En nous approchant

En apprenant les uns des autres

Au-delà des intérêts égoïstes

À court terme

Nous arriverons

À survivre

 

Ainsi cher Lynx

Reste dans notre pensée

Dans notre cœur

 

Toi symbole sacré

 

Ton départ sera

Pour nous

Une promesse

Celle de

La balance

De Louxo le lynx.

 

©Victor Saudan

 

 

(*)

 

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Nous avons accueilli à plusieurs reprises le poète suisse Victor Saudan, à cette même rubrique (mars-avril 2020, novembre-décembre 2020, janvier-février 2021, janvier-février 2022, mars-avril 2023, printemps 2024, printemps 2025, printemps 2026), et avons recensé avec bonheur deux de ses recueils (Les intervalles, mai-juin 2021, et Lieux-dits, septembre-octobre 2022).

Les poèmes ci-dessus font suite à « la première partie du cycle Inspiration / Expiration de la terre… Il y aura un autre cycle sur l'expiration de la terre fin de l’été… ». C’est ce que le poète nous annonçait en ouvrant son cycle Poésie et cosmos (Inspiration de la terre) au numéro de printemps, sorti le 15 mars 2026. Voilà donc la suite promise pour la fin de l’été, avec ce second volet du cycle – Expiration de la terre – contenant des poèmes inédits « qui parlent de cette évolution de l’intérieur de la terre (et de la maison…) vers l’extérieur, vers le cosmos, le jardin, la forêt… »

Je me fais un plaisir de citer encore le « credo » de ce poète qui écrit au croisement des langues et des cultures : « L’écriture est doublement liée à la perception sensorielle. Elle naît de son expérience et elle s’en nourrit. Mais en même temps, c’est elle, l’écriture qui enrichit la perception du monde et de soi-même. Elle l’approfondit, l’amplifie, la transcende… » (son site)

Voir aussi, à notre rubrique Liens / Événements, le programme de ses performances, rencontres-lectures, et promenades poétiques en 2026.

(D.S.)

 

 

Victor Saudan

Francopolis, Automne 2026

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