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ARCHIVES : CRÉAPHONIE

 

Automne 2026

 

 

Nina Živančević :

 

Promenades artistiques à Londres et Paris.

 

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Rebecca Horn et Frida Kahlo

 

Portrait de Frida Kahlo, Fresque représentant Frida Kahlo, sur la façade d’un immeuble du quartier de Palermo, à Buenos Aires (Argentine), réalisée par l'artiste argentine Victoria Ferreyra en 2017 ;

photo reproduite du site Le mouvement, Montpellier, 27 septembre 2021.

 

Il faut vraiment aimer l’art et surtout apprécier les aventures inattendues pour avoir envie, par les temps qui courent, de flâner dans la ville de Londres, en grande partie transformée en un immense confinement. Un passionné d’art se lancera, sans doute déraisonnablement, à la recherche de galeries d’art encore ouvertes, même si la plupart sont actuellement fermées, dans l’intention d’y dénicher une œuvre exceptionnelle.

En route pour la Hayward Gallery, où se tient une grande rétrospective de l'artiste contemporaine allemande Rebecca Horn, j'ai sauté dans le bus n° 77 en direction de Waterloo, quand tout-à-coup le chauffeur a pilé et s’est écrié : « Mesdames, Messieurs, est-ce que quelqu'un fume en cachette dans le bus ? Mon détecteur de fumée vient de se déclencher, d’où ma question. » Sans attendre de savoir si cela venait d’un mégot ou d’une bombe, j'ai pris mon amie par la main et nous avons bondi dehors. A bout de sou le, alors que nous pressions le pas pour rejoindre la galerie à pied, je me suis mise à penser intensément à Rebecca Horn, artiste de la performance, qui, un peu à l’instar de Marina Abramović, s’est toujours employée à e acer les limites invisibles entre la vie et l’art.

 

Rebecca Horn 

Pour Rebecca Horn, la vie, tout comme la création artistique, implique une prise de risque permanente. Dès lors, rien que la visite de son exposition atypique valait la peine de se risquer dans ces rues londoniennes complètement paralysées. J’ai d’ailleurs éprouvé la même sensation en allant voir la rétrospective de Frida Kahlo, présente au même moment à la Tate Modern. Artiste visionnaire de la première moitié du XXe siècle, Frida Kahlo considérait elle aussi le risque comme un véritable défi de sa vie : elle a sans cesse mis en jeu sa propre existence et son équilibre intérieur pour montrer que, pour l’artiste, la création est la seule force motrice qui donne sens à la vie. Après un terrible accident de voiture pendant sa jeunesse, Frida Kahlo a dû endurer une vie extrêmement difficile et douloureuse, marquée par une myriade d’opérations chirurgicales et de profondes sou rances psychiques.

Mais revenons tout d'abord à l'exposition de Rebecca Horn : dès l’entrée de la Hayward Gallery, ce qui frappe d’emblée, ce sont les masques : ces créations originales fabriquées par Rebecca Horn elle-même pour ses propres performances. Ces masques sont faits de coton et de bandages dans lesquels sont fichés des crayons qui suivent les mouvements de sa tête et tracent ainsi des lignes dynamiques qu'aucune main d'artiste ne saurait dessiner. Cette technique de dessin novatrice, Rebecca Horn l’a imaginée alors qu'elle était encore une enfant, à l’hôpital, incapable d’utiliser ses mains et pourtant à l’aube d’une vie qu’elle allait entièrement vouer à l'art.

Rebecca Horn a passé deux années complètes sur un lit d’hôpital, au tout début de sa carrière artistique, et à l’instar de Frida Kahlo, elle a dû, pendant toute cette période, déployer des efforts inouïs pour préserver son équilibre mental, tout en se consacrant à son travail en dépit d’un épuisement extrême et d’un lourd handicap physique.

Toutes ses performances ultérieures, telle la « Marche de la Femme-licorne », ainsi que ses installations de bras métalliques terminés par des crayons et des stylos qui crachent de l’encre, procèdent d’opérations de hasard et trouvent leur origine dans son expérience d'artiste handicapée où elle s’est efforcée de transformer son handicap en pratique artistique. Cette expérience particulière l'a conduite à réfléchir à l'énergie dépensée dans un geste fortuit au cours duquel le crayon se déplace sur un support et y dépose la trace d’un dessin aléatoire.

Bien plus tard, dans les années 1980 et 1990, Rebecca Horn a approfondi ses recherches en combinatoire du hasard, utilisant des encres de couleur qu’elle appliquait sur des supports de petit ou grand format. Nous avons pu voir certains de ces dessins, intitulés « Paysages sur le corps », il y a quelques années à la Galerie de France, à Paris. 

On y observait tantôt des traces de paysages réels (des montagnes, des collines, des lacs), tantôt des tracés abstraits : des cercles dynamiques, conçus comme des spirales venteuses et des déplacements d’air évoquant des ouragans. Dans ses « Machines à dessin », Rebecca Horn s’attachait surtout à l'énergie transmise par le simple mouvement du crayon sur le papier, énergie qui se concentre parfois en un point unique du dessin. Ce qui comptait particulièrement pour elle, c'était le mouvement circulaire du crayon : en développant sa propre énergie, il acquiert une dimension métaphysique comparable à celle du mouvement d’une danseuse qui exécute une pirouette. L'art de Rebecca Horn ne lutte pas contre le cosmos. Elle semble composer avec lui et se dévoiler à l'observateur qui y pose fortuitement son regard.

 

Frida Kahlo 

Dans le cas de Frida Kahlo, une bonne part de la critique s'est récemment concentrée sur son œuvre, et de nombreuses monographies consacrées à sa vie et à son art ont été publiées à travers le monde, sous strict contrôle académique. Ma biographie préférée est celle de l'écrivain français Le Clézio, qui retrace avec acuité l'histoire tumultueuse de cette artiste handicapée et de son célèbre époux, Diego Rivera, grand muraliste mexicain. À quoi ressemblait la vie de cet homme, petit et trapu, peintre de fresques révolutionnaires, aux côtés de Frida Kohl, artiste extraordinaire qui consacra sa vie entière à peindre sa douleur et ses sou rances physiques sur de petits formats ? Mais au fond, qui donc était Frida Kahlo ?

Une cinquantaine d’années après sa mort, de nombreuses questions ont émergé autour de sa vie singulière et de la réévaluation de son œuvre, tout aussi originale. La critique s'accorde globalement à reconnaître qu’elle a, par sa démarche artistique, enrichi des générations de jeunes héritières de son art, qui ont adopté sa vision d'artiste bohème, mais aussi de victime d’un handicap, qu’elle a su transcender, laissant, par sa figure proto-féministe, une œuvre d'une qualité incontestable. Elle est devenue, peut-être malgré elle, l'une des premières artistes modernes à faire évoluer les représentations de la sexualité féminine. 

Du fait de ses origines latino-américaines, les générations suivantes l’ont érigée en modèle et en icône hybride de l’art postcolonial. La sensualité de Frida Kahlo, sa vie entière et son approche sincère de l'art sont devenues des thèmes presque légendaires, au point d’éclipser parfois des analyses plus rigoureuses de son œuvre, la critique privilégiant trop souvent les anecdotes croustillantes de sa vie au détriment de l’œuvre elle-même.

À une époque, j'habitais près de la maison de Léon Trotsky à New York et j'ai lu de nombreux récits sur sa vie. J'ai notamment appris qu'il avait longtemps vécu auprès de Frida Kahlo pendant son séjour mexicain. Les singes et les perroquets que l'on retrouve dans les tableaux de Frida de ces années-là semblent faire écho aux différents portraits des personnes qu'elle croisait. Pour ce qui est de Trotsky, elle l'a peint dans un portrait de groupe aux côtés de Karl Marx.

Je dois avouer que, ces jours-ci, j'ai adoré arpenter ce Londres aux rues désertées. Entre les explosions successives des attentats terroristes et la contemplation des œuvres extraordinaires de Frida Kahlo et de Rebecca Horn, nous n'avons pas eu à supporter ces visiteurs de galeries et de musées, souvent encombrants et importuns, qui bouchent l'entrée, si lent l’eau et la bière avant que les vrais amateurs d'art n’y accèdent, et gâchent ainsi la rencontre intime avec l’œuvre, laquelle n’a rien d’une promenade touristique. Ceux qui ont eu à braver la terreur d’une ville pour aller admirer un artiste, pourraient sans hésiter convenir que les bombes ne sont que de simples objets sur lesquels la plupart des artistes restent assis toute leur vie durant.

 

©Nina Živančević

Ce texte a été publié dans ma colonne mensuelle « Lettres de Paris »,

New York Arts Magazine, Septembre, 1995.

 

 

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Palais de Tokyo : entretien avec David Cascaro, Jérôme Sans et Nicolas Bourriaud 

 

Palais de Tokyo, Paris ; photo par Nina Živančević

 

Ce n'est pas un hasard si l'on tombe sur une photographie de Karl Marx en parcourant le site web du Palais de Tokyo, le plus jeune et le plus grand centre parisien d'art contemporain. Ce « musée » gigantesque, mêlant atelier et fabrique de chefs-d’œuvre et d'événements artistiques, qui rappelle à bien des égards les laboratoires d’art conceptuel berlinois, a ouvert ses portes en janvier 2002.

Dès son ouverture, il a été salué comme l'une des institutions culturelles les plus démocratiques d'Europe : à ce jour, plus de 100 000 visiteurs sont venus admirer les œuvres de nombreux artistes internationaux. Dès l’origine, le Palais de Tokyo s’est employé à assurer un égal accès aux œuvres des artistes femmes, ce qui était loin d’être le cas des grands musées. Parmi les artistes qui y ont exposé on peut citer Louise Bourgeois, Rebecca Horn, Maria Marshall, Agnes Thurnauer, ainsi que des artistes émergents tels que Melik Ohanian, Frank Scurti, Boris Achour, Chen Zhen, Mathieu Briand, Michael Lin ou encore Robert Milin.

La moitié du budget de fonctionnement du Palais de Tokyo provient directement du ministère de la Culture, dont l’enveloppe est répartie à parts égales entre les artistes et les équipes du musée, composées de jeunes professionnels passionnés, adeptes de la rotation des postes et des fonctions afin de « mieux comprendre l'organisation et le fonctionnement de de l’institution, et de mieux appréhender les œuvres qui y sont exposées ».

En d’autres termes, un jeune commissaire d’exposition peut se voir confier, notamment, la tâche de guider les visiteurs d'une salle à l'autre et d’en commenter la scénographie, ou bien d’assurer la comptabilité annuelle du musée au sein de la boutique-librairie. Nous avons échangé sur cette manière nouvelle de faire de l'art, ainsi que sur des approches organisationnelles innovantes et résolument éclectiques de la muséologie, avec David Cascaro, actuellement en charge de la communication et de l'organisation des tables rondes et des conférences.

David Cascaro a travaillé dès l’origine, depuis l’an 2000, au projet du « Palais de Tokyo » (une appellation bien plus juste que « musée », terme qui renvoie encore aujourd’hui à l’idée quelque peu désuète d’un vaste tiroir à œuvres d’art). Il y a œuvré bien avant les architectes, qui en ont tracé les plans, et même avant ses futurs directeurs, les brillants théoriciens d’art et commissaires d’exposition Jérôme Sans et Nicolas Bourriaud. David Cascaro affirme s’être accordé dix-huit mois pour élaborer la programmation publique du Palais, et précise que les dispositifs d’exposition avaient été conçus avant sa construction.

Il s’agit du programme « Hors des murs « du Palais », initié par l’émission « TV Tokyo » et conçu par des artistes qui attendaient que ce dernier leur ouvre ses portes en 2002. Cascaro a imaginé un parcours intitulé « Tokyorama », où des artistes appelés à y exposer se sont succédé tout au long du mois de mai 2001. En parallèle, Bruno Peinado lançait, dans le cadre de la Biennale de Berlin, le programme « Palais de Tokyo », un an exactement avant l’ouverture officielle du Palais. Je lui demande comment a germé l’idée de créer le Palais tel qu’on le connaît aujourd’hui et qui en a véritablement été la « tête pensante. » 

Cascaro explique que cette idée a coïncidé avec la rencontre, en 1998, des deux futurs co-directeurs, Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans, qui avaient alors compris que Paris constituait déjà, à lui seul, un vaste espace muséal et qu’il n’avait pas besoin d’un musée de plus, mais plutôt d’un lieu ouvert et vivant entièrement dédié à l’art (forme synthétique d’un centre d’art en prise directe avec le l’instant qui le définit). 

Ce qui est frappant, c’est qu’au moment de leur rencontre, ils n’étaient pas amis et, compte tenu de leurs tempéraments et de leurs intérêts diamétralement opposés, ils n’avaient guère de chance de le devenir. Leurs sensibilités di éraient nettement., En revanche, ce qui les unissait, c’était ce désir profond d’offrir à Paris l’espace qu’il méritait et dont il était dépourvu.

Je leur ai donc demandé comment deux commissaires d’exposition aussi différents pouvaient contribuer, ensemble, à l’émergence d’un nouveau centre d’art aussi radical.

Jérôme Sans est, par nature, plus enclin à la prise de risque et à l’éveil de la curiosité ; Nicolas Bourriaud, lui, se montre plus posé, plus précis, un brin pédant par moments, et défend dans son travail la primauté de la réflexion sur l’action. Bourriaud s’emploie à élaborer des cadres pour les artistes et à classer les différentes formes de l’art contemporain par thèmes ; Sans, à l’inverse, se montre plus ouvert dans sa manière de prendre véritablement l’artiste et son œuvre à bras-le-corps.

Jérôme Sans aborde l’artiste sans chercher à en sonder la véritable énergie créatrice. À l’inverse, Nicolas Bourriaud l’inscrit dans une grille thématique précise et en dégage ainsi une sorte d’hypothèse fondée sur l’ensemble de son œuvre.

On sait que Louise Bourgeois entretenait un rapport assez ambivalent avec les galeries françaises, et plus largement avec la France, son pays natal. Qui donc l'a poussée à revenir en France, cette fois-ci ? D’après David Cascaro, elle serait tombée sous le charme de ce nouveau lieu, après avoir refusé pendant des années d'exposer à Beaubourg, alors à bout de sou le, et même au Musée d'Art Moderne de Paris, pourtant situé à deux pas du Palais. 

L'artiste chinois Chen Zhen, qui a récemment exposé au Palais, a également été intégré dans la programmation comme « artiste vivant », bien qu'il soit malheureusement décédé en 2000. Le Palais de Tokyo a une approche particulière de l'art, car il rejette toute catégorisation chronologique, indépendamment des notions de « période » ou de « génération », qui ne constituent pas ici des critères déterminants. Ce qui tient à cœur de cette institution, c'est la présence d'artistes « vivants », au sens d’une créativité en mouvement permanent. La politique du Palais de Tokyo fait fi de déterminants tels que l'âge, le sexe ou l'origine géographique. 

David Cascaro m’explique qu'il encourage le travail de l’« École de Tokyo », un laboratoire-atelier où se forment des personnes de tous âges (de 8 à 80 ans). La volonté de transmettre se heurte toutefois à un défi structurel : les directeurs changent tous les trois ans. Ce turn-over les oblige néanmoins à présenter des artistes peu connus en France, ainsi que des projets inédits qui dépassent le simple critère de l’attrait. Leur objectif n'est pas tant de programmer des artistes qui n’auraient jamais exposé, mais bien de remettre au goût du jour ceux que l’oubli a recouverts et dont l’œuvre mérite une bien meilleure visibilité.

Les deux co-directeurs Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans font preuve d'une réelle ouverture d'esprit en veillant à ne pas monopoliser la programmation ; ils restent à l'écoute de jeunes commissaires qui proposent de nouvelles pièces, même lorsqu’elles s’écartent peu ou prou de leurs goûts personnels. Avant la fin de leur mandat, Jérôme Sans et Nicolas Bourriaud ont proposé un plan de programmation s'inscrivant dans la durée, soutenus par de grandes institutions culturelles, et qui devra être poursuivi par les futurs directeurs lors du prochain mandat triennal à venir.

 

©Nina Živančević

Ce texte a été publié dans ma colonne mensuelle « Lettres de Paris »,

New York Arts Magazine, Septembre, 2002.

 

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Tamara de Lempicka, Lee Miller et Tina Barney

 

Exposition Lee Miller au Musée d’Art Moderne de Paris, avril-août 2026 ; photo par Nina Živančević

 

Tamara de Lempicka

Parfois, on visite de nouveaux lieux pour redécouvrir d’anciens endroits qu’on a aimés, dont la vie nous a étrangement éloignés. La semaine dernière, à Londres, je suis allée voir l’exposition de Tamara de Lempicka (1898-1980) à la Royal Academy of Arts, mais j’y suis probablement allée pour me remémorer la jeunesse qu’elle a passée à Paris, après avoir vécu un temps en Russie. 

Je me suis plongée dans ses premières œuvres, créées sous l’influence des futuristes et des constructivistes russes. J’étais à la recherche de nos racines slaves, de quelque chose qui m’échappait sans cesse et que je ne parvenais pas à définir.

Si je n’ai pas été à même de déterminer avec précision ce qu'était Tamara de Lempicka en tant qu’artiste, ni ce qu’elle était au fond d’elle-même, je percevais en revanche très clairement ce qu'elle n'était pas : à cet égard, le titre du catalogue de l’exposition choisi par les commissaires, « Tamara de Lempicka : Icône de l'Art déco », m'a profondément troublée. L’Art déco n’a été qu'une des nombreuses périodes stylistiques divergentes de l’artiste ; elle s'est tout autant intéressée au cubisme et à l’approche constructiviste de la peinture. 

C’était indéniablement une personnalité hors du commun, qui a mené une vie tumultueuse entre l'Europe et les États-Unis, durant les « Années folles » et les années 1930. Bien mieux que bon nombre d’artistes, elle a su capter l’esprit même du modernisme dans une œuvre noyée dans les effluves de poudre et de cocaïne, au cœur de ces décennies incertaines et angoissantes qui ont précédé ou suivi les guerres du XXe siècle en Europe.

Certes, dans la plupart des tableaux exposés à la Royal Academy of Arts (au nombre de 55), on décèle l'influence de l'Art déco, que je qualifierais même d'esprit spécifique de l'époque durant laquelle l'artiste a créé (entre 1922 et le début des années 1940).

Cependant, le classicisme serein de son portrait et son érotisme glacial pourraient tout aussi bien être rattachés à d'autres périodes de son œuvre. En e et, un point passé totalement inaperçu jusqu'ici mérite d’être souligné : son attachement au style sculptural de Michel-Ange, propre à la Renaissance tardive, confère au portrait de « Madame Allan Bot « une dimension proche de l'ange de Botticelli, faisant ainsi de Tamara de Lempicka une figure active, quoique tardive, de la Renaissance italienne.

Mais sans remonter trop loin dans le temps, l'architecture qui se dessine en arrière-plan de ses portraits glacés et presque irréels nous renvoie à la peinture des constructivistes russes. Tamara de Lempicka se sent chez elle devant l'œuvre de Lioubov Popova, mais aussi face à l'univers de Kazimir Malevitch ou sur la planète de Fernand Léger. Elle voyageait souvent, et avec enthousiasme. Imaginez un Kazimir Malevitch au féminin, parcourant le monde avec bonheur, exilé de sa Russie natale, et transformant toutes les impressions et les aventures de ses longs voyages en création artistique : vous trouverez dans ce tableau un amalgame de l’art de Tamara de Lempicka. On pourrait tout simplement dire que l'artiste a projeté une forme géométrique sur le cadre même du corps humain et, surtout, qu'elle a osé réaliser de telles œuvres à Paris, au moment même où le cubisme était à son apogée, sans qu'aucun de ses collègues de l'époque ne l'ait soutenue dans cette audacieuse exploration conceptuelle, et que, d'une certaine manière… tout lui réussissait.

Porter un regard « nouveau » sur l'œuvre d'un artiste de renom est devenu une tendance, presque une obsession, chez les nouveaux commissaires, théoriciens et historiens de l’art. Ce qui, au XXe siècle, était considéré comme un canon acceptable pour la visualisation d'une œuvre d'art est aujourd'hui immanquablement remis en question. 

Comme l'a si judicieusement formulé Nicolas Bourriaud, le père de l'art dialogique : « Aujourd'hui, ce qui importe, ce n'est pas tant ce que l'œuvre peut communiquer au spectateur, mais plutôt que ce dernier ressente le besoin de s'ouvrir et de se confier à elle. » 

Et le célèbre photographe surréaliste Man Ray affirmait, au début des années 1930, dans le style caractéristique de son époque : « Nous entendons et percevons des confessions à cœur ouvert chaque jour ; il nous suffit d'entraîner notre regard pour ne pas les voir avec des préjugés ou sous un angle trop étroit. » 

 

Lee Miller 

Man Ray s'efforçait de partager son expérience artistique et photographique avec sa muse et son élève, Lee Miller (1907-1977), dont le portrait de profil figure dans presque tous les ouvrages d'histoire de l'art du XXe siècle. Beaucoup s’accordent, en tout cas, pour y voir l’un des profils les plus intuitivement saisis et les plus beaux de l’histoire de la photographie. 

Aujourd'hui, une trentaine d'années après son départ de la scène artistique internationale, la National Portrait Gallery de Londres a décidé de se pencher de plus près sur la vie et l'œuvre de cette illustre muse, et de rendre hommage au travail de cette femme extraordinaire, photographe de grand talent.

La rétrospective de ses photographies à la National Portrait Gallery s'inscrit dans une tendance actuelle de la critique d'art, qui cherche à réhabiliter les « muses ». On ignore ce qu’en aurait pensé la Joconde, mais il est clair que de nombreuses monographies universitaires récemment publiées ont jeté un éclairage nouveau sur des artistes telles que Dora Maar (Dora Marković, compagne de Pablo Picasso), Leonora Carrington (compagne de Max Ernst) et Lee Miller. Des recherches récentes sur l'égalité des sexes, qui analysent notamment les années surréalistes exubérantes du « Paris fou », offrent ainsi une vision inédite des « muses » parisiennes ; elles réinterprètent la présence de Kiki de Montparnasse (proche de Cocteau), de Dora Maar et de Lee Miller sous un jour nouveau, résolument créatif. Chacune de ces « muses » fut, à sa manière, une artiste d’un remarquable talent, dotée d’une riche personnalité. Il n’est donc pas étonnant qu’elles aient été également des amies et des compagnes stimulantes pour les écrivains et artistes célèbres de cette époque.

Lee Miller est née aux États-Unis, où elle a grandi et est devenue, au début des années 1920, un mannequin à succès pour le magazine Vogue. C'est ainsi qu'elle a été remarquée par les plus grands photographes de l'époque. En posant pour eux, Lee Miller a eu l’occasion de s’initier à leur art et d'être encouragée à réaliser elle-même des photographies. Elle s'est ensuite installée à Paris, où elle a partagé un atelier et sa vie avec Man Ray, l'un des artistes les plus marquants du XXe siècle. La plupart des photographies prises par Lee Miller pendant cette période, exposées aujourd'hui à la National Portrait Gallery de Londres, restituent avec beaucoup de justesse l’esprit inoubliable du « Paris fou » des années 1930. On y trouve de nombreux portraits de figures majeures de la scène artistique, comme Jean Cocteau, Pablo Picasso, Paul Éluard, René Magritte ou Paul Delvaux, mais aussi ceux d'artistes moins connus qui ont fréquenté le couple durant leur vie commune.

Pourtant, au début des années quarante, Miller décida de changer de cap et de partager son destin avec l'écrivain et artiste surréaliste Roland Penrose. À ce moment-là, elle alla s’installer à Londres, où elle devint correspondante régulière du magazine Vogue. Ses photographies acquirent une grande renommée grâce à ses clichés sur Londres en 1941. Peu après, elle rejoignit les troupes américaines et retourna à Paris, où elle réalisa des photographies de la libération. Elle parcourut ensuite l'Europe avec son appareil et s'arrêta même au camp de concentration de Dachau, où elle immortalisa les derniers instants de la guerre, images de l'immense tragédie humaine que nous avons coutume d’appeler la Seconde Guerre mondiale.

Je dois toutefois admettre que ce sont les photographies des amis proches de Miller, prises dans l'atmosphère plus détendue de l'avant-guerre, qui m'ont le plus marquée ; elles dégagent une véritable spiritualité. Nombre de ses amis étaient eux-mêmes des artistes célèbres qui aimaient séjourner chez Lee Miller et Anthony Penrose, dans leur maison de campagne du Sussex. Les portraits de Lee Miller représentent des visages célèbres, que l'on voyait souvent dans la presse des années soixante et soixante-dix. Ses photographies, cependant, relèvent de l’intime et portent l’empreinte de son regard, une approche que la presse ne nous permet pas d’entrevoir.

Ces images racontent une histoire cachée, officieuse, très différente de la version officielle véhiculée dans la presse, qui enferme ces personnages dans un cadre convenu et rigide. Les photographies de Lee Miller nous offrent un regard discret et onirique, unique par son esthétique personnelle, mais elles possèdent aussi une dimension narrative, souvent absente des photographies oniriques de son maître, le grand Man Ray.

 

Tina Barney

On retrouve une approche photographique tout aussi dénuée de prétention dans l'œuvre de Tina Barney, artiste-photographe américaine contemporaine, actuellement exposée en grande pompe au Barbican de Londres. Née en 1948, cette artiste est moins connue du public européen, mais cette exposition est une occasion idéale d’en faire la présentation, notamment à travers sa série photographique intitulée Les Européens. Ces photographies sont réparties dans huit salles distinctes, chacune portant le nom du pays européen qu’elle représente. 

À cet égard, on peut avancer que même ses photographies les plus récentes sont loin d’être exemptes de ce besoin quasi-maladif de tout expliquer par l’histoire ; il est intéressant de constater que, dans toutes ses photographies, on perçoit cette même quête d'identité de la part des sujets, une aspiration déjà explorée par Tina Barney dans ses œuvres de jeunesse des années 1980. L'arrière-plan de ses paysages, ou plutôt de ses « histoires », reste la nature, une nature quelque peu neutralisée, dans la mesure où son rôle consiste simplement à révéler, voire à réveiller, la conscience du spectateur profane. Malgré tout, il nous est parfois difficile d’adhérer à certaines des histoires que Tina Barney nous donne à voir dans ses photographies.

Dans la salle dédiée à l’Italie, les représentants de ce pays nous dévisagent d’un air « espagnol » ou nous sourient à la « française ». L’espace d’un instant, nous sommes déconcertés, comme si, à l’instar de l’artiste, nous nous étions fourvoyés sur certaines appellations. L’Europe est-elle devenue différente ? Plus uniforme ? Ou bien les pays qui la composent ont-ils commencé à perdre leur originalité et leurs traditions propres, façonnées chacune par un récit historique spécifique ?

Je me demande parfois si nous n’avons pas là la vision d’une artiste venue d’un continent lointain, dont la culture l’empêche de saisir toutes les nuances, pour nous familières, de ces clichés et de ces différences qui caractérisent l’essence même de la mentalité de chaque nation européenne. Dans le miroir lumineux de l’illusion post-moderne de Baudrillard, nous percevons toujours cette troisième ou cette quatrième figure de l’altérité qui nous observe et nous empêche de voir le véritable reflet du présent.

 

©Nina Živančević

Ce texte a été publié dans ma colonne mensuelle « Lettres de Paris »,

New York Arts Magazine, Novembre, 2004.

 

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Frédéric Roulette et la galerie de Nemanja Mitrović : Les Singuliers

 

Nemanja Mitrovic, St Georges et le Dragon, dessin en crayon ; collection privée de Nina Živančević, photo prise par elle-même

 

On y rencontre le sympathique et singulièrement dynamique jeune galeriste Frédéric Roulette dans « son » espace, la galerie Les Singuliers, dont il n’est pas propriétaire, mais directeur artistique, commissaire d’exposition et président-conseiller.

« Pff… Avoir sa propre galerie à Paris, quel boulot ! » soupire Roulette, avant d’ajouter : « Je ne confierais pas ce rôle même à mon pire ennemi, mais… être collectionneur privé et amateur d’art… c’est une tout autre histoire. »

Bien sûr, rares sont les professionnels qui accepteraient d’assumer ne serait-ce qu’un dixième des responsabilités que Frédéric Roulette endosse en tant que directeur artistique de la prestigieuse galerie Les Singuliers, galerie éclectique et d’avant-garde située dans le quartier huppé de Miromesnil, boulevard Haussmann, à deux pas de la place de la Bourse. Juste à côté se trouve la galerie plus traditionnelle « Ariel », qui a représenté notre peintre Bata Mihailović, et un peu plus loin la célèbre galerie « Lelong » et la fondation Renaissance « Jacquemart-André ».

Depuis son plus jeune âge, Frédéric Roulette s'est familiarisé avec le stress et la Bourse, et le rapport ambigu qu’ils entretiennent avec l’art. Il a appris très tôt à manier les œuvres d’art, à reconnaître, nommer et protéger les biens culturels de valeur. Fils d'un avocat de renom, Frédéric Roulette est né à Béziers en 1965. Encore écolier, il commence à fréquenter les musées et les marchés aux puces où, dès l'âge de onze ans, il fait l’acquisition de gravures et constitue ainsi sa première collection. À dix-sept ans, le curieux Frédéric devient « Fred », ami de nombreux jeunes artistes, plasticiens et graphistes. Avec Smurf et Sidney, il fonde la branche française de l’underground hip-hop et participe, pour la première fois, à la légendaire Fête de l'Humanité en 1985.

Fred comprend toutefois rapidement qu'il doit terminer ses études de droit, et se former à l'École du Louvre, qui prépare les futurs marchands d'art, tant sur le plan esthétique que financier. En 1987, il ouvre la célèbre galerie Horloge, dans le quartier du même nom, à l’arrière du centre Beaubourg, haut lieu de l'art contemporain. Il n'a alors que vingt-deux ans, mais pose déjà les fondements de la scène artistique française contemporaine, qu'il continuera de développer des décennies plus tard à la galerie Les Singuliers. On y croise les groupes Banlieue-Banlieue et Dix/Dix, les graphistes Paella Chimicos, Pascal Margat, Dominique Larrivaz, Fabian Ceredo, Speedy Grafito, ainsi que des artistes abstraits comme Alan Campos, André Server ou Maria Bühl, la crème de la crème de la création contemporaine française.

La galerie Les Singuliers a vu le jour à la fin des années 1980 et s'est rapidement imposée comme l'une des plus en vue à Paris. Ses artistes, principalement des sculpteurs tels que Philippe Aini, Usman Sow, Léon Lewkowicz et Kendzi, ont remporté les distinctions internationales les plus prestigieuses. Roulette, quant à lui, met toute sa confiance et son soutien au service d’artistes, moins connus, qui n'ont pas encore obtenu la reconnaissance de grandes manifestations telles que la FIAC de Paris, les salons berlinois ou la Biennale de Venise.

Galériste de tout premier ordre, Frédéric Roulette lance en 2003 l'exposition collective « Femmes violentes », réunissant les artistes polonaise Agata Siecinska, flamande Ann van der Linden, mexicaine Estela Torres, française Sandrine Engelbert et catalane Maria Bühl. Toutes se distinguent par une expression forte, résolument expressionniste, une idiosyncrasie où domine le cri féministe : un hurlement figuratif aux limites du caricatural, un cri primal que Roulette a su reconnaître et défendre. Les «  Femmes violentes » laissent s’exprimer l'amour, la maternité, la sexualité et même le déni de toute reconnaissance professionnelle à travers un cri artistique, articulé au sein du chœur figuratif de l'institution « Les Singuliers ».

L'une des dernières initiatives de la galerie fut l'hommage personnel de Frédéric Roulette à l’art contemporain d’origine slave : une exposition présentée en mai et juin derniers, saluant l’expression intemporelle du peintre et écrivain serbe, Nemanja Mitrović.

Nemanja Mitrović est un peintre de l’expérience onirique du monde. Qu'est-ce que cela signifie ? Tout ce qu'il dessine, au crayon graphite ou au stylo, tout ce qu’il peint en couleur, à l'huile ou à l’acrylique, tout ce qu’il colle, photomonte ou projette, se transforme lentement, mais sûrement, en un paysage onirique ; ou bien est-ce le rêve, né de ses paysages qui se métamorphose en peinture, photographie, dessin ou aquarelle ?

Absolument pas ! Les visions surréalistes du monde apparent et du cosmos sont des représentations de la réalité d’ici, exacerbée jusqu’à l’excès, comme portée au cube, m’expliquait déjà il y a quelque temps Djordje Kostić, l'un des fondateurs du surréalisme serbe.

Dans les tableaux de Nemanja Mitrović, la vision est ce qui dure ; elle ne rivalise ni avec la couleur, ni avec le volume, ni avec la perspective. Elle demeure dans cette part de l’esprit de l’artiste qu’il souhaiterait oublier, aussi bien lorsqu’il dort que lorsqu’il rêve. C'est précisément cette vision qui jaillit du tableau et nous saisit à l’improviste, dans une constellation du surréel et du merveilleux.

Chez lui, le paysage d’inspiration wisigothique d'une petite ville médiévale (peut-être serbe, peut-être flamande, peut-être dalmate-méditerranéenne) se prolonge en un jardin céleste, en des cieux luxuriants de verdure, tandis que le bleu demeure paisiblement en nous, simples mortels terrestres.

Un jardin cartésien, lui aussi issu des contours d'un village abandonné de l’esprit, semble prêt à s'élancer dans un espace intermédiaire. Ailleurs, la mer se mue en ciel, la montagne en cité urbaine artificielle, et la forêt en énigme ontologique et cosmique. Et puis, viennent les pièces : solitaires, inhabitées, espaces métaphysiques et cosmiques, clos par un mur imaginaire ou un faux fauteuil, séparés par une bibliothèque faite de livres bien réels et de vieilles pierres lézardées.

Nous sommes au seuil d'un piège architectural et onirique tendu par l'illusionniste, le rêveur et le faux bâtisseur Nemanja Mitrović. Nous ne pouvons-nous en échapper qu'à une seule condition : nous détendre un minimum devant l’image, fermer les yeux, ouvrir la veine de la mémoire et de l'intuition, et nous laisser porter par le fleuve infini des espaces envoûtants, et déjà vus, de l’histoire de l'art.

L'ambiguïté du paysage binaire (village/cosmos, ciel/mer, espace ouvert/espace clos) se répète dans les dessins, les gravures et les peintures, où règnent des personnages ambigus ou des êtres androïdes qui sont – et ne sont pas – des animaux.

Des femmes-sirènes, des fœtus et des insectes humanoïdes dévorent leurs propres rêves, entrailles et queues. Un hippocampe ou un dragon (allusion au signe astrologique chinois de l'artiste) se fraie un chemin à travers le royaume symbolique des poissons, la faune et la flore océaniques, pour finir dans le ciel, à la surface de la mer, dans les entrailles de la terre (les fonds marins), ou simplement à l’arrière-plan de l'illusion du rêveur-faiseur de songes.

Son cavalier est un être mythique, une sorte de saint Georges avant l’heure, qui, par la force de sa propre ironie funeste, scie la branche sur laquelle il est assis : il tue le cheval qu'il chevauche, ou plus précisément sa queue – un serpent-dragon surgi des enfers pour emporter le cavalier vers un espace plus élevé, tout en le détruisant du même coup. Nous suivons la trace de l’écriture de Nemanja Mitrović, qui émerge des ténèbres, plonge dans la lumière, puis, dans le flux lumineux ou sous le couvert de son ombre, se perd et disparaît dans le lointain.

La clé de son art se trouve précisément là, dans cette zone frontière entre rêve et réalité, cet espace oscillant entre réalité surréelle et onirisme tangible, tel que le perçoit l’œil prudent de l’observateur-interprète.

L’an prochain, la galerie Les Singuliers célébrera le vingtième anniversaire de son travail et de son engagement avant-gardiste. Cependant, dans la ville lumière, où le champagne coule à flots, Fred Roulette est sans doute celui qui mérite la coupe la plus grande et la plus brillante.

 

©Nina Živančević

Ce texte a été publié dans ma colonne mensuelle « Lettres de Paris »,

New York Arts Magazine, Novembre, 2009.

 

 

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Šetnje u Londonu i Parizu

Traduction du serbe : Raphaël Baudrimont

 

Nina Živančević, poétesse et écrivaine francophone d’origine serbe, nous offre ici quelques pages de ses « promenades artistiques » à Londres et Paris, notamment des articles sur l’art de la période où elle était correspondante de New York Arts Magazine (1994-2013).

Bien connue de nos lecteurs, ses poèmes ont été accueillis à la rubrique D’une langue à l’autre (septembre-octobre 2023, mars-avril 2021, mai-juin 2019) et Francosemailles (hiver 2024).

 

 

 

Créaphonie : Nina Živančević

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