ROMAN – NOUVELLE À SUIVRE...

 

 

suivre la prose d'un auteur

ACCUEIL

Archives : Suivre un auteur

Automne 2026

 

 

Denis Emorine :

Ricochets.

Théâtre.

Avec une traduction en anglais par Flavia Cosma

 

©Jacques Grieu, Vague

 

 

Ricochets

 

Une petite ville au bord de la mer. Une plage sans originalité. Temps couvert. Un homme regarde la mer et lance des cailloux dans l’eau pour faire des ricochets. Sans succès.

 

Personnages :

La femme, la trentaine, brune, cheveux bouclés aux épaules, yeux noisette, robe bleu nuit, vaporeuse qui lui arrive aux chevilles.

L’homme, la soixantaine, cheveux blancs et yeux bleus, chemise blanche et pantalon gris.

 

L’homme va et vient sur la plage. Il a l’air fébrile. Il essaie encore de faire des ricochets sans y parvenir.   Il semble contrarié. La femme s’approche doucement et s’arrête à quelques pas de lui.

La femme : Bonjour

L’homme : Bonjour

La femme : Vous venez souvent ici ?

L’homme : Oui et vous ? C’est la première fois que je vous vois, je crois.

La femme : Je n’y viens jamais. Rien d’étonnant. Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

L’homme : Je vous trouve belle…

La femme : Vous me draguez ? C’est ça ? Ca commence bien !

L’homme, gêné : Oh non, pardonnez-moi…

Silence.

L’homme : En fait, je viens sur cette plage depuis que je suis enfant. J’accomplis une sorte de pèlerinage… C’est un peu compliqué à expliquer.

La femme : Toujours seul ?

L’homme : Oui mais je vous ennuie peut-être ?

La femme : Non, pas du tout. Continuez, je vous en prie.

L’homme : J’avais dix ans. Une vieille femme m’a accosté à une fête foraine. Elle m’a dit qu’un jour, sur cette plage, je rencontrerais une femme qui arrêterait le temps pour moi exclusivement.

La femme, elle sourit : C’est étrange. Et vous l’avez crue ?

L’homme : Je ne sais pas. Elle était étrange, de longs cheveux noirs et raides, les yeux verts…elle semblait venir d’une autre planète. Arrêter le temps ? J’étais intrigué...

 

Il se tait et ramasse un galet, se prépare à le lancer à l’eau puis se ravise. 

L’homme : Je suis trop bavard, je ne devrais pas.

La femme : Eh bien, parlons d’autre chose… Voyons… Que faisiez-vous comme travail ?

L’homme : J’étais comédien, mais j’ai aussi écrit des courts métrages pour la télévision, malheureusement ils n’ont pas eu beaucoup de succès. Vous avez entendu parler de « Les regrets du loup « ? « Le sang de la nuit » ? » Du vent dans tes cheveux » ?

La femme : Non, mais ces trois titres sont poétiques, je trouve.

L’homme : J’ai aussi écrit une biographie de Tchekhov... mais parlons de vous à présent.

La femme : Moi ? J’ai exercé plusieurs métiers ; secrétaire, éducatrice, directrice d’un centre culturel et... fée.

L’homme, il s’esclaffe : Hein ? Vous vous fichez de moi ! Tout le monde sait que les fées n’existent pas ! Même les petites filles n’y croient plus !

La femme, elle ne répond rien puis le regarde : Et pourtant elles existent, croyez-moi…

L’homme, il hausse les épaules : Si vous le dites !

Silence. La femme est songeuse, perdue dans ses pensées.

La femme : Je vais vous le prouver. Vous vous appelez Dominique, votre femme est morte il y a quarante ans dans un accident de voiture, vous avez deux enfants : Laure et Dimitri...…

L’homme, il hurle : Assez ! Assez ! Arrêtez !

La femme, voix douce : Allons Dominique, je ne vous veux pas de mal, bien au contraire… J’ai peut-être été maladroite. Ah, j’oubliais, je m’appelle Laetitia.

L’homme : N’en parlons plus. Si on faisait quelques pas en longeant la mer ? De ce côté, il y a moins de cailloux. Naguère, j’adorais faire des ricochets. J’étais doué. Maintenant, je n’y arrive plus. Trop vieux sans doute.

Laetitia ramasse un beau caillou plat, le tend à Dominique.

Laetitia : Tenez, essayez.

Dominique fait non de la tête.

Laetitia, elle crie presque : Tenez !

Dominique le prend, le lance. Le caillou rebondit plusieurs fois sur l’eau. Dominique bat des mains et rit comme un enfant.

Dominique : Je n’y arrivais plus ; ça alors, je retrouve mon enfance !

Laetitia : Il faut que je vous fasse un aveu, Dominique : la vieille femme aux longs cheveux noirs et aux yeux verts, que vous avez rencontrée enfant… Celle qui vous a dit que vous rencontreriez un jour celle qui arrête le temps… C’était ma mère.…

Dominique : Mais alors… Notre rencontre n’est pas due au hasard ?

Laetitia : Non. Les enfants insultaient ma mère, la traitait de « vieille sorcière », crachaient sur elle, lui lançaient même des pierres ! Toi, l’enfant solitaire, tu lui as souri, tu lui as même offert des bonbons…

Dominique : C’était il y a tellement longtemps, c’est possible.… J’ai oublié...

Laetitia : Dominique, je suis la femme qui arrête le temps. Je suis venue sur cette plage, rien que pour toi.

Silence.

Quelques oiseaux crient dans le ciel. La nuit va tomber, Dominique ne réagit pas.

Laetitia : Regarde-moi, Dominique, n’aie pas peur, je ne te veux pas de mal... au contraire !

Dominique : Vous êtes la femme qui ?… Mais comment est-ce possible ? Je rêve !

Laetitia : Fais-moi confiance. Tu vas trouver la paix, l’oubli et je vais t’aider même si tu ne crois pas aux fées… Donne-moi tes mains.

Dominique obéit, machinalement. La plage est baignée par une douce lumière bleue tandis que la nuit tombe lentement. Tous deux sont face à face. Dominique tombe très lentement en arrière, retenu par Laetitia. Il est allongé sur le dos, immobile. Laetitia ramasse deux beaux galets et les place dans ses mains ouvertes.

Laetitia : Sois en paix, Dominique. Il était temps pour toi de quitter cette terre. J’ai arrêté le temps exclusivement pour toi. Je dois te quitter à présent. Tu vas passer de l’autre côté de l’horizon, là, tu trouveras la paix…

 

Laetitia regarde Dominique une dernière fois en souriant. Elle fait demi-tour et repart sans se retourner tandis que le ciel se couvre d’étoiles. Au loin, des enfants jouent.

 

Noir.

 

©Denis Emorine

 

***

 

Ricochets

—A Play—

 

Translated by Flavia Cosma

 

A small town by the sea. A banal beach without originality. A cloudy day. A man looks at the sea and throws pebbles into the water to make ricochets. Without success.

The Characters:

The woman, in her thirties, brunette, with curly hair falling to her shoulders and hazel eyes, wears a midnight blue dress, billowing at her ankles.

The man, in his sixties, white hair and blue eyes, wears a white shirt and gray pants.

 

The man comes and goes on the beach. He looks feverish. He is still trying to skip stones over the waves but can’t. He seems upset. The woman approaches gently and stops a few steps from him.

The woman: Hello there

The man: Hello

The woman: Do you come here often?

The man: Yes, and you? This is the first time I’ve seen you, I think.

The woman: I never come here. Nothing surprising. Why are you looking at me like that?

The man: I find you beautiful...

The woman: Are you hitting on me? Is that it? That’s a good start!

The man, embarrassed: Oh no, forgive me...

Silence.

The man: In fact, I’ve been coming to this beach since I was a child. I make a kind of pilgrimage... It’s a bit complicated to explain.

The woman: Always alone?

The man: Yes, but maybe I’m boring you?

The woman: No, not at all. Please continue.

The man: I was ten years old. An old woman accosted me at a carnival. She told me that one day, on this beach, I would meet a woman who would stop the time in its tracks for myself exclusively.

The woman starts smiling: That`s strange. And you believed her?

The man: I don’t know. She was a strange old woman, with long straight black hair and green eyes... she seemed to come from another planet. Stop time only for me? I was intrigued...

 

He becomes quiet and picks up a pebble, gets ready to throw it in the water then changes his mind.

The man: Sorry, I’m too talkative, I shouldn’t.

The woman: Well, let’s talk about something else... Let’s see... What do you do for a living?

The man: I was an actor, but I also wrote short films for television; unfortunately, they were not very successful. Have you heard of "The Wolf’s Regrets"? "The Blood of the Night"?

The woman: No, but I think these two titles are poetic.

The man: I also wrote a biography of Chekhov... but let’s talk about you now.

The woman: Me? I worked in several professions; secretary, educator, director of a cultural center and... fairy.

The man laughs: Huh? You’re kidding me! Everyone knows that fairies don’t exist! Even little girls no longer believe in them!

The woman doesn’t answer anything and then looks at him: And yet they exist, believe me...

The man shrugs his shoulders: If you say so!

Silence. The woman is pensive, lost in her thoughts. Then she starts talking.

The woman: I will prove it to you. Your name is Dominic, your wife died forty years ago in a car accident, you have two children: Laure and Dimitri...

The man, screaming: Enough! Enough! Stop!

The woman, with a soft voice: Come on, Dominic, I don’t mean you any harm, on the contrary... I may have been clumsy. Ah, I forgot, my name is Laetitia.

The man: Let’s not talk about it anymore. Why don’t we take a few steps along the coast? On this side, there are fewer stones. Once, I loved skipping stones. I was talented. Now, I can’t do it anymore. Probably I am too old.

Laetitia picks up a beautiful flat stone, hands it to Dominic.

Laetitia: Here, try it.

Dominic is nodding his head.

Laetitia, she almost shouts: Here you go!

Dominic takes it, throws it. The rock bounces several times on the water. Dominic claps his hands and laughs like a child.

Dominic: I couldn’t do it anymore; gosh, I’m getting my childhood back!

Laetitia: I have to make an admission to you, Dominic: the old woman with long black hair and green eyes, whom you met as a child... The one who told you that you would one day meet the one who stops time... It was my mother....

Dominic: So... Our meeting is not due to chance?

Laetitia: No. The children were insulting my mother, calling her an "old witch", spitting on her, even throwing stones at her! You, the lonely child, smiled at her, even offered her candy...

Dominic: That was so long ago, it’s possible... I forgot...

Laetitia: Dominic, I am the woman who stops time. I came to this beach, just for you.

Silence.

A few birds are shrieking in the sky. Night is about to fall, Dominic doesn’t react.

Laetitia: Look at me, Dominic, don’t be afraid, I won’t hurt you... on the contrary!

Dominic: You’re the woman who? ... But how is that possible? I’m dreaming!

Laetitia: Trust me. You will find peace, oblivion, and I will help you even if you don’t believe in fairies... Give me your hands.

Dominic obeys, automatically. The beach is bathed in a soft blue light while night falls slowly. Both are facing each other. Dominic falls back very slowly, held by Laetitia. He is lying on his back, motionless. Laetitia picks up two beautiful pebbles and places them in his open hands.

Laetitia: Be at peace, Dominic. It was time for you to leave this earth. I stopped time exclusively for you. I have to leave you now. You will pass on the other side of the horizon; there you will find peace.

 

Laetitia looks at Dominic one last time, smiling. She turns around and leaves without looking back, while the sky is covered with stars. In the distance, children play.

 

Darkness.

 

 

©Denis Emorine

©Flavia Cosma, pour la traduction anglaise

 

 

Écrivain polyvalent, Denis Emorine a été accueilli comme poète et nouvelliste au Salon de Francopolis, au numéro d’hiver 2925, et comme poète, au Salon de septembre 2015, ainsi qu’à la rubrique Francosemailles (automne 2024, mai-juin 2023, février 2012) ; mais nous avons aussi fait écho à ses romans (une chronique à Identités brisées, à la rubrique Francosemailles de mars-avril 2023). Enfin, son théâtre a également attiré notre attention (une mini-chronique à Après la bataille, à la rubrique Francosemailles de février 2012).

Nous avons le privilège d’accueillir ici sa dernière pièce, inédite, qui nous semble, comme tout ce qu’il écrit, imprégnée d’un omniprésent filon poétique, le plus profondément encré dans le terroir de son écriture.

 

 

Denis Emorine

Francopolis – Automne 2026

 

 

Créé le 1er mars 2002