D'une langue à l'autre...
et textes
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ou comme prétexte. Traduction.

 

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Archives : D'une langue à l'autre

 

Automne 2026

 

 

William Totok :

« Dans la tour, la chouette rit. »

(*)

 

Poèmes traduits du roumain par Maria Mailat

(**)

 

Pour la version originale roumaine :

voir ICI.

 

©Maria Mailat, Bois flotté à l’aube

 

 

Variations sur un thème de Marina Tsvetaïeva

C'était bien plus qu'un simple coup de feu.

Ce n'est pas seulement notre âme qu'ils ont visée,

comme s'il s'agissait d'un ennemi.

Nous avons tous été blessés,

car ce coup de feu, Marina Tsvetaïeva,

nous était destiné. La balle nous a transpercé la nuque,

 

les doigts,

les yeux,

à travers nos amis.

 

Cibles vivantes, nous avons survécu

la gorge lacérée

dans des villes froides

et maintenant nous payons avec précision les intérêts

des espoirs pris en location.

 

 

Le drapeau

Je garde encore

Le drapeau avec l'idée

Qu'il me sera utile

Quand le froid me saisira.

 

 

Autobiographie

J'ai grandi

avec un enthousiasme fébrile

qui m'a cassé les dents

 

 

Soirée à la campagne

du vin à flot et des voix

des voix

l'arbre s'effondre

la cheminée s’évanouit dans la fumée

 

 

Fête

rien que du vin tourbé et aigre

et du pain

ni viande

ni mort

les affamés s'étouffent dans les vapeurs de souffre

 

 

Alarme d'essai

à bout de souffle

le paysage se déchire

la tête vole en éclats
sous le masque à gaz

 

 

Dans la tour, la chouette rit

Ici, aucune lumière ne brille – aucune lumière

ne brille plus depuis des années. Mais

lorsque le brouillard s’installe et le clou est enfoncé

dans le bois mince, alors

 

le moment est venu datteler les chevaux,

la charrette silencieuse est déjà dans la cour

et attend. Des bûches craquent les unes contre les autres et

sont mises de côté. Dans la tour, la chouette rit.

 

 

©Maria Mailat, Conte de bois flotté

 

 

Élégie glaciale

Cette fois-ci, lhiver est plus glacial,

plus glacial est le feu, la mort.

Le soleil brille plus froidement cette année,

le goût du pain est plus amer.

 

Cette fois-ci, la porte grince plus froidement

et plus froidement brûle la neige. Et la glace ?

Les amis sont plus froids cette année,

Plus haut, plus haut vacille le prix vertigineux.

 

 

Souvenir du bref miracle du printemps

Aucun été na succédé à ce printemps,

à limproviste, lhiver a dévalé la pente

et a occupé le pays.

 

Il neige paisiblement.

 

Depuis lors, dans chaque maison

un général et un mort sont vivants.

 

 

Saisons

L'heure est venue,

Les gardiens agitent les clés
dans ton dos à l’écart de tes yeux.

Il n'y a plus rien à manquer.

Les branches des arbres se cassent

sous le poids de la neige,

le silence règne dans les granges.

Tes yeux

sont désormais deux ampoules grillées.

 

Le pétrole s’écoule dans le sable.

 

 

©Maria Mailat, Chimère-racine

 

***

 

Vers des Carpates

Dans la vallée –

une cascade

et depuis les grottes,

les partisans guettent,

poussés par le besoin d’étrangler

encore tous ceux

qui croient

que le sang cest du sang,

oui,

et qui refusent,

les danses sauvages sur les tombes

leur ancien monde

fait de barbelés et dhymnes à la mort,

oui,

elle

existe

encore.

Inédit

 

 

Le 9 novembre

Deux jeunes femmes devant

le Mémorial contre l’oubli –

je les vois depuis ma fenêtre.

Elles allument une bougie

en disant :

Ceux-là aussi sont morts dans un camp.

Inédit

 

 

Prenez garde !

Attention ! Akhmatova joue maintenant du clavecin

devant Marina et Boris,

devant Ossip et Vladimir.

À travers les nuages – un bourdonnement,

les vers s’entrechoquent avec désespoir.

À présent, Akhmatova danse

avec les héros,

elle cherche en vain le bon ton,

le pied mécanique rythme le ras le bol,

une fée, à travers la vitre,

lentement, flotte dans lespace.

Les ombres des danseurs disparaissent.

À présent, Akhmatova reste

seule

avec

elle-même.

Inédit

 

 

Histoire

le 24 février 2022

Elle s’écrit à nouveau.

Sa roue tourne

depuis plus dun siècle.

À reculons.

Les os,

pourris de toute façon,

se transforment définitivement en cendres,

mise en pièces par les balles.

Lesprit se réveille.

Dun pas ferme et décidé,

les hommes scrutent

les rues.

Il ne faut

quun

instant

infime

pour que

le poing de fer

soulève le couvercle

et salue

tout

ce qui renaît

en ricanant

Inédit

 

 

Rosa Luxembourg

la vie,

un pont,

loué à la Mort,

lEau et la Terre ferme

se débattent dans le sinistre Kanal,

une forme recroquevillée,

les bourreaux

aux doigts comme des poignards

et aux langues de feu

porteurs dune haine mortelle.

Ça résonne. Les bottes de fer

calcinent le mois de janvier

de lannée défunte.

Inédit

 

 

Corona

des robinets tombe goutte-à-goutte

la fièvre –

et la Corona de Celan

brille dans le jardin,

le banc détruit dans le parc.

Peste cordiale,

hideuse au fond – un oxymore.

Aujourd’hui seulement, la bougie tremble

dans la brise des souvenirs,

l’herbe fripée du parc dans la nuit,

une coupe pour les héros translucides,

une pièce pour tous,

ceux qui sont morts.

Inédit

 

 

Le cognassier

Le cognassier

porte encore des fruits dans sa couronne,

même en novembre.

Personne ne les cueille désormais.

Dans la lumière jaune du soir,

les spectres des souvenirs,

des livres carbonisés,

des ombres, une mer dombres,

des silhouettes,

des figures

qui dévorent

à la hâte

les fruits du cognassier.

 

 

©Maria Mailat, Rencontre de bois

 

 

 

©William Totok

Traduit par ©Maria Mailat,

août 2026

 

 

(*)

 

William Totok (photo d’août 2026)

 

William Totok, né en 1951 à Comloşu-Mare (Banat/Roumanie), est diplômé de la Faculté de philologie et d'histoire (Université de Timişoara). En 1969, à 18 ans, il envoie des courriers critiques diffusés sur les ondes de Radio Free Europe visant le régime communiste (stalinien). Identifié, en 1971, William Totok subit une sorte de « procès » publique humiliant devant son unité militaire à des fins de rééducation. Un peu plus tard, il nabandonne pas son opposition ouverte et critique contre un régime qui savère de plus en plus dictatorial. Il est cofondateur du Groupe d'action du Banat / Aktionsgruppe Banat (1972-1975), groupe littéraire expérimental et contestataire, rapidement ciblé par la Securitate (la police politique roumaine). Le dossier "Action Groupe" a été ouvert par La Securitate : lÉtat roumain effectuait une surveillance de masse visant à isoler socialement et professionnellement chaque personne ciblée pour la pousser à lexil. Lexamen des dossiers de la Securitate a mis en évidence le fait que les « informateurs » étaient souvent des proches et même des amis des personnes surveillées. Dans cette histoire sombre de la Roumanie, William Totok représente une figure majeure de la résistance culturelle contre le régime de Ceaușescu. Issu de la communauté des Souabes du Banat, il s'est fait connaître pour son engagement en faveur de la liberté d'expression à travers la littérature. Poursuivi pour ses prises de position, il fut emprisonné pour « propagande contre lordre socialiste » (1975-1976). Les persécutions de la dictature roumaine visent à pousser à lexil les écrivains dissidents. William Totok quitte la Roumanie en 1987 et s'installe à Berlin où il vit et travaille toujours en tant qu’écrivain et journaliste indépendant.

Poète, il a fait ses débuts en 1970 avec des poèmes publiés dans la revue Neue Literatur. Il devient un collaborateur régulier et correspondant pour de grands médias comme Radio Free Europe / Radio Liberty, Radio France Internationale (RFI) et le quotidien allemand Taz (Die Tageszeitung). Il a publié plusieurs recueils de poèmes.

William Totok est aussi essayiste et historien. Ses écrits récents concernent l'histoire du communisme, lanalyse des archives de la Securitate, ainsi que les manifestations de l'extrême droite et de l'antisémitisme en Europe de lEst. Ses écrits sont publiés autant en Roumanie quen Allemagne.

Son dernier recueil de poèmes, paru en 2016 à Ludwigsburg porte le titre : … an den Fahnenstangen fault die Wut (… sur les mâts pourrit la colère). Pour plus dinformations, à consulter : COURAGE Registry, s.v. "William Totok Private Collection", by Corneliu Pintilescu, 2018. Accessed: August 25, 2026, doi: 10.24389/21675.

 

La traduction du roumain des poèmes ci-dessus a été réalisée à partir des poèmes inédits proposés par William Totok et ceux publiés sur le site du poète roumain Liviu Antonesei.

(M.M.)

 

William Totok dans la vision imagistique de ©Maria Mailat (sépia, août 2026)

 

(**)

 

L’écrivaine Maria Mailat nous offre ici un don exquis, car il s’agit des toutes premières traductions en français de l’œuvre poétique de William Totok, poète et écrivain dont elle nous fait découvrir la personnalité bouillonnante et le parcours passionnant.

Maria Mailat est bien connue de nos lecteurs. Ses poèmes accompagnés de photos-images ont été accueillis aux rubriques Créaphonie de mars-avril 2021 et Francosemailles du numéro d’automne 2025.

Elle a honoré notre rubrique Une vie, un poète du numéro de printemps 2026, avec une ample présentation et des traductions de l’œuvre de la grande poétesse roumaine Ileana Mălăncioiu. Ses traductions ont également été accueillies à cette même rubrique, D’une langue à l’autre, pour faire connaître le poète roumain Liviu Antonesei, au numéro d’été 2026, et la poétesse hongroise Agota Kristof, au numéro de septembre 2017.

Elle est « créatrice d’images »: chaque image de celles publiées ci-dessus – faisant partie d’un cycle dédié aux bois et racines – est le résultat d’un travail de jonction, fusion, symbiose, coagulation de plusieurs photographies de sa photothèque.

Maria Maïlat est par ailleurs spécialiste en anthropologie (voir son article paru dans la revue Cairns, juin 2025).

(D.S.)

 


William Totok traduit par Maria Mailat

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