LECTURE - CHRONIQUE

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ARCHIVES:  LECTURE CHRONIQUE

LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS

Printemps 2026

 

 

Lectures brèves

par Dana Shishmanian :

 

Carole Carcillo Mesrobian ; Catherine Andrieu ;

Saghi Farahmandpour ;

Joakim Afoutni ; Gérard Leyzieux ; Paul Sanda.

 

***

 

Carole Carcillo Mesrobian 

Falloir.

Éditions de Corlevour, juin 2025 (62 p., 15 €)

 

Nous avons tâché de décortiquer l’univers poétique de Carole Carcillo Mesrobian en commentant deux de ses livres précédents, qui font paire : nihIL (Éditions Unicité, octobre 2021), lu et interprété par A.A. Shishmanian, et De Nihilo Nihil (Éditions Tarmac, janvier 2022), lu et glosé par Dana Shishmanian, au numéro de mars-avril 2022. Nous avons surtout repéré, alors, la dimension gnomique de son écriture, avec une prédilection pour l’ellipse, le paradoxe, le renversement sémantique, la « chute », toujours en surprise, du phrasé, suggérant cette thauma génuine (étonnement, perplexité, émerveillement, voire incompréhension) en laquelle Platon voyait l’origine de la philosophie – comme de la poésie d’ailleurs – ainsi que, à l’autre bout du monde culturel, la stratégie des exercices spirituels qu’on appelle koan – pendant oriental de l’aporia grecque affectionnée par Socrate – dans le bouddhisme japonais zen.

Avec Falloir dont le titre, comme nous l’indique sans doute l’autrice elle-même dans la présentation qu’on lit sur le site de l’éditeur, est un jeu entre le verbe impersonnel de la nécessité, sinon de l’obligation voire de la contrainte, en français, et l’accident toujours personnel et non volontaire de la chute (fall) en anglais – on est comme en-deçà de l’horizon visé dans les deux recueils susmentionnés. La voix qui parle dans les poèmes de ce recueil-ci est tantôt haute, comme se situant au-dessus de la mêlée, éprise qu’elle se montre du vouloir formuler en termes apodictiques, sinon contrôler comme un objet du savoir, le contingent, l’aléatoire, l’impermanent, tantôt toute basse, presque chuchotée, tentant par à-coups de confier, en toute humilité, tel un récit intime, les vicissitudes et le vécu haché d’un sujet, souvenirs ou instants présents, sans autre ambition que de communier ainsi avec son semblable. Le lyrique sous-tend alors le gnomique et de l’interférence, de l’alternance, du tressage des deux styles il résulte un alliage souple, fin, fluide, multiforme, imbu de mélancolie et d’amour mais aussi de vives colères par endroits. Car la poétesse réagit vigoureusement au « falloir se taire »…

Une fois ces impressions décantées après une lecture admirative de cette écriture, par endroits, purement mallarméenne – tellement un certain hermétisme semble plier et replier le tissu langagier, en en faisant éclore des sens insoupçonnés – elles se doivent d’être soutenues par quelques exemples édifiants. Voilà donc ma sélection de perles de ce recueil exquis.

Commençons avec la voix multi-tonale qui traverse le recueil et qui est finalement celle de la Poésie elle-même, ce que nous font comprendre d’ailleurs les mots d’ordre attachés en préambule à chacune des quatre parties du livre, comme autant de définitions : 

I. Le poème parle une langue cosmique car il ne s’arrête pas entre les mots

Son silence énumère la disparition du néant

II. Le langage élabore une danse cosmique avec notre posture archaïque car les mots puisent l’énergie de notre transcendance dans notre animalité

III. Les mots s’écrivent avec des lettres de papier qui retranchent la chronologie du silence à la somme des pages

IV. Nous absorbons un déluge cosmique avec un langage imperméable

 

Et ensuite, reprenons le fil de la lecture depuis le début, tout en nous laissant accrocher par de pures beautés rythmées au gré des passages :

Nous collaborons avec nos ombres

car la lumière se heurte

à l’épaisseur

de notre impermanence   (p. 7)

 

sur la table

une assiette vide

dans l’obscurité paresseuse

disperse des éclaboussures de lune

biseautées par instant

et saillantes

comme un sabre de feu roule au bord du regard   (p. 11)

 

dans la condensation du silence

une épaisseur de souche lente

éventée par endroit

laisse émerger les étoiles

ta trace ne fait pas de bruit

parce que ton ombre a disparu

peu à peu effacée

par l’espace naufragé dans une mer d’encre

aucun temps ne révèle encore sa lumière

et demain dans le feu éteint du crépuscule

ressemble aux souvenirs

pliés dans des images que l’eau d’un songe allonge

jusqu’au loin de tes yeux qui s’effacent

démunis

par la simplicité de l’oubli    (p. 12)

 

de sable la mémoire

jamais possible

mince comme un néon

qui éclaire le vide

tout juste entre les lignes

où un instant parfois

sur les mots attachés à ne rien vouloir dire

et à l’abri d’un vent

d’apeuré

seront tus pour ouvrir     (p. 24)

 

dans la soie rebondie des déserts

tes mots offrent le vent

à un sable plus noir

que l’ombre des mémoires

 

sur le cône italique

des dunes

pèse une couleur de céramique lourde

caressée par une nuit inconnue

qui plonge dans le présent

sa couleuvre de métal immobile

sens inverse alignée

 

diurne est l’obscurité      (p. 31)

 

tu espères que rien ne change

mais l’averse rincera nos visages

et fera disparaître lentement nos paroles

tu sais ceci et je le sais

l’avalanche des jours que tu regardes

comme un enfant espère

attraper la lumière

sans s’emparer des nuits     (p. 34)

 

on apprivoise

le fauve vivre

ici où là

sur un morceau de vent

recouvert de terre

où le chercher demeure

 

parfois

pareil

dans les écrans

encerclés par le fer

les images de pluies remontées des enfers

avec du feu dedans

bloody mary la guerre

et les fraternités

fabriquées pour te taire

vacantes tout

même la mer sur son buvard d'air

et l'ombre des forêts

hachées par des frontières

l'herbe rabâche l'herbe

s'accroche sur hier émietté par hier

menti toujours

pour que falloir se taire   (p. 48)

 

 

***

 

Carole Carcillo Mesrobian – poète, critique littéraire, revuiste, éditrice, réalisatrice : visiter sa page d’auteure sur le site de la revue en ligne Recours au poème.

 

 

Catherine Andrieu

Ils ont dressé des anges sur des tessons

Éditions Douro, janvier 2026 (71 p., 15 €) ;

Ce que le corps traverse. Trois livres pour rester vivante

Éditions Rafael de Surtis - poésie, 1er trimestre 2026 (160 p., 19 €)

 

L’œuvre poétique de Catherine Andrieu, prodigieuse depuis plusieurs années, s’approfondit ou mieux dit s’élargit en profondeur avec chaque recueil, en créant comme en découvrant, et en découvrant comme en créant, un espace insolite de la parole, du corps, des éléments, du silence, de lumière demi-obscure et du souffle, qui dans son infinie totalité – car le tout a cette propriété intrinsèque de ne jamais être complet, de toujours croître – tend à saturer l’imaginaire, en le poussant vers son contraire d’absolue négation, ce qui ne fait en fait que nourrir autrement le poème : car sa vie est un halo sans cesse renouvelé autour d’un trou noir qui l’attire sans jamais l’absorber. C’est l’impression que donne la lecture de ces textes d’une grande simplicité des moyens – en fait, de plus en plus dépouillés – qui vous surprennent à chaque détour du phrasé par quelque « chute » fonctionnant comme une mise en abîme du poème en lui-même, révélant un abandon du moi, une mise à nu de l’être, une conscience de seuil.

Quelques exemples tirés de Ils ont dressé des anges sur des tessons, recueil qui « raconte » – car il y a un « narratif » secret dans ces livres (oui, il y a des événements poétiques aussi forts que les mouvements de l’histoire ou les catastrophes naturels…) – les vicissitudes des anges en terre de souffrance et de mort… et la manière insoupçonnée dont ils s’en sauvent. Par l’écriture : « Écrire ici, c’est dresser des anges – non pour en faire des icônes, mais pour dire qu’ils saignent eux aussi. Et qu’ils peuvent se dresser quand même. Sur des tessons. Sur les ruines. Sur les silences laissés béants. (p. 9). C’est le témoignage poétique qui rend une voix même muette aux anges meurtris : « Je n’étais plus qu’un cri pétrifié / dans une bouche orpheline de la langue. » (p. 17). Alors le poème fait de tout geste comme « une chorégraphie de seuil » dont l’arrêt « n’est pas pour revenir. / C’est que la lumière, enfin, / a trouvé où tomber » (pp. 20-21). Car dans l’espace du poème, les formes passent « sans contour, / sans vouloir rester. / Elles allaient / comme vont les pensées / chez qui n’ont plus besoin de penser. (…) Comme si l’effacement était une manière d’exister / plus vraie que la présence. » (pp. 32-33). Cette poésie, « ce n’est pas une parole qui éclaire : c’est une obscurité qui palpite. À l’endroit exact où la lumière vacille et commence à saigner. C’est là que j’écris. » (p. 39).

Pour Ce que le corps traverse, il m’est difficile de citer car tout est admirable dans ce livre de pure poésie, qui peut se lire aussi comme un vade-mecum spirituel, tant le cheminement à travers les « trois livres pour rester vivante » qui le composent et qui évoquent chacun un élément essentiel : le Feu, la Terre, et l’Eau (Les failles qui éclairent, Les mains sur la terre, et Tenue dans l’eau) – est en lui-même une découverte de soi. En fait le lecteur va de surprise en surprise car en écoutant la voix du poème qui se forme, se tisse, se murmure par un mouvement presque imperceptible près de l’oreille de son cœur, il désapprend à vouloir quoi que ce soit, à s’acharner sur un but quel qu’il soit, à discourir sur tout et rien, pour apprendre, à l’instar de la voix qui se meut et respire à ses côtés, à justement écouter… Une lente osmose semble s’opérer entre l’être du poète et l’être du monde, non dans l’affirmation et l’arrogance mais dans le retrait et l’humilité qui nous rendent semblables au vent, à l’eau qui nous porte dans son devenir perpétuel sans garder nos souvenirs, au feu qui forge notre mémoire et transforme notre corps physique en corps subtil, à la terre qui nous donne son appui fidèle en pierres, son souffle en plantes, et sa toujours guérisseuse chaleur animale.

Il ne faut pas recourir à des références culturelles qui toutes me semblent fausser gravement la démarche de Catherine Andrieu et sa poétique sui-generis ; parler de surréalisme, panthéisme, érotisme, sensualisme, alchimie, voire mystique mettrait une chappe rigide et insupportable de préciosité sur ce monde de fluidités subtiles où naît une poésie éprouvée par le manque et les failles qu’elle surmonte.

Ce livre, il faut le lire, s’y fondre, il vous accueille avec grâce et amour sans rien vous imposer, et la beauté qui vous surprend au fil des pages se déguste dans l’intimité de son âme. Oui, somme toute on pourrait appeler cette poésie, tout simplement, âme.

Comme il serait interminable de vouloir citer les plus beaux passages – trop nombreux – qui m’ont ravie et nourrie lors de cette exquise lecture, je me résigne à citer le premier poème, sorte de prologue à l’aventure des éléments qui commence, et ensuite le dernier, Épilogue :

 

Tout commence par une chaleur qui n’a pas de nom.

Ce n’est pas encore la douleur.

C’est une pression dans la poitrine, une densité

sous la peau, quelque chose qui insiste sans

bruit.

 

Le corps croit encore qu’il va tenir.

Il serre.

Il retient.

Il s’organise autour de ce qu’il ne peut pas

dire.

 

Puis ça cède.

Pas dans le fracas.

Dans une lumière étroite.

Une fente.

Une perte de contour.

 

Ce qui brûle n’est pas le monde.

C’est l’appui.

 

Alors la parole tombe à l’intérieur.

Elle tombe dans la matière vive.

Elle tombe dans ce qui ne protège plus.

 

Et le feu commence.  (p. 11)

 

*

Je ne sors pas de l’eau.

Je m’y tiens autrement.

 

Mon corps sait désormais

ce que ma pensée ignorait :

on ne traverse pas pour atteindre une rive,

on traverse pour apprendre une forme de tenue.

 

Ce qui a eu lieu ne s’achève pas.

L’enfance, la peur, la perte, la musique,

les bêtes, la mer —

tout circule désormais à l’intérieur

de la même matière vivante.

Rien ne s’est refermé.

Rien ne s’est réparé.

Mais quelque chose est devenu respirable.

 

Je n’attends plus que le mouvement se calme.

Je l’accorde à mon souffle.

 

La mer continue.

Les bêtes veillent.

Les morts ne pèsent plus — ils déplacent.

Je ne cherche plus un sens qui sauverait.

Je veille un rythme qui tient.

 

S’il y a une joie, elle est basse, corporelle,

sans éclat :

une chaleur contre la peau,

une note juste,

une lumière maigre sur l’eau.

 

Il n’y a pas de fin.

Il y a une façon d’habiter ce qui passe

sans s’y dissoudre.

 

Et dans cette tenue — fragile, mobile,

profondément vivante —

je reste.   (pp. 157-158)

 

***

Voir, sur d’autres livres de Catherine Andrieu, mes notes de lecture aux numéros précédents : automne 2025 (sur Le Royaume sans murailles. Suivi de : L’aurore intranquille), été 2024  (sur Les ailes du papillon), hiver 2024 (sur Initiations et Des griffes d’obsidienne), été 2025 (sur Ce qui pousse dans le silence).

 

Saghi Farahmandpour 

Débris du destin.

Éditions du Cygne, février 2026 (170 p., 18 €)

Préface de Dana Shishmanian.

 

Couverture : peinture de l’autrice

 

Les vers de la quatrième de couverture de ce livre bouleversant résonnent encore plus tristement en ces jours, quand la tragédie d’un peuple martyrisé par son propre État se double de celle du même peuple subissant les bombes d’États étrangers :

Quelque part dans l’apesanteur entre la vie et la mort

En cherchant le vieux mirage des regrets entrelacés

Je porte sur mes épaules

Jusqu’à la fin du matin

Le pesant fardeau de l’illusion d’un temps de paix.

Poète iranienne francophone, docteur en littérature française avec une thèse sur Alfred de Vigny, dans la perspective de l'herméneutique phénoménologique heideggérienne, Saghi Farahmandpour nous offre un recueil consistant, en version bilingue persan / français, avec ses auto-traductions. C’est son début éditorial en poésie (elle avait seulement publié en revue, notamment à Francopolis, depuis l’été 2024).

Débris du destin est un livre qui vous prend aux tripes. Le lire est une épreuve. C’est une blessure à vif. Le cœur du lecteur est déchiré entre l’admiration du talent inouï de l’autrice – qui se nourrit de la meilleure poésie française (et sans doute persane également), mais aussi d’une extraordinaire intuition des « réalités » de l’imaginaire, un monde en soi – et le choc des « réalités » de la vie, qu’elle fait entrevoir derrière chaque détour de son phrasé sinueux, fractal, toujours surprenant, nous laissant percevoir un espace et un temps où la mort, la haine, la cruauté et la violence meurtrière règnent en maîtres sur les destins des humains. Je citerai ainsi le premier poème, intitulé justement Blessure :

Lorsque le rideau de la nuit tomba

Une femme

Sous l’ombre d’un soupir

En touchant sa blessure

Poussa derechef

Un long cri sans arrêt

Du fond des entrailles

De derrière les murs de fer

De derrière les murs sourds ;

Le cœur de quelqu’un trembla-t-il ?

Quelqu'un craignit-il ?

Dans les sentiers de la ville

Personne

Ne s'inquiéta du corps déchiré de la femme

Personne

N’entendit ses cris déchirants

Personne

N’attacha aucune importance

aux éclats de la coupe sanglante, casée de son imagination

Ni ne les vit ;

Un homme cruel et méchant

Même pas en secret,

Alla, derechef, sans vergogne

Derrière les murs de fer

Derrière les murs muets

Serra

La gorge de la femme

Avec la griffe et le fouet

Coupa

Les cordes fines de sa voix interdite

Avec le poignard tranchant de l’inimitié ;

Le cœur de quelqu’un trembla-t-il ?

Quelqu'un redouta-il

Les éclats de verre éparpillés de la coupe de l’imagination

Ou le sang giclé

Sur les murs des ruelles de la ville ?

 

Et aussi le deuxième, intitulé Potence :

 

C'est derechef une autre aube et

Le souffle hâtif de la mort

S’est dégagé

Dans le cachot obscur et humide,

Derechef

Le soupir des pupilles effrayées des yeux toujours en attente et

L'écho du dernier battement des cœurs impuissants et innocents

Se sont insinués

Dans le sein des murs solitaires et maussades,

C'est derechef une autre aube et

De nombreuses cordes

Ont été attachées à la potence de fer,

Derechef

Des gouttes de larmes et de sang

Se sont séchées

Sur des visages meurtris couverts de rides

Les gémissements des corps pendus et

Les sanglots des ombres recrues et tremblantes

Se sont effondrés et se sont brisés

Au pied des murs furieux et fouetteurs.

 

Comment ne pas penser, en lisant ces vers, aux persécutions, tortures, emprisonnements, meurtres et exécutions, et encore récemment, aux massacres de janvier. Les gens vivent dans une angoisse permanente : « Un gros nœud s’arrêter immobile dans la gorge serrée de tout un chacun »… (p. 17). Le monde est envahi par une folie meurtrière :

Ce soir

La folie est très libre, hardie et agile

Elle tient entre ses griffes

Sous l’emprise de son ombre noire

Le cœur ébranlé de chacun de nous

Que veut-elle d’autre

De nous, mannequins soûls de bonheur ? !

Veut-elle nos souffles

Qui se sont étouffés et cassés

Dans l’abîme obscur de cette nuit d’errance

Ou nos faibles puissances

Dans nos corps souffrants et blessés ?   (p. 19)

 

Il ne s’agit pas d’une oppression abstraite, mais bien identifiable :

Ces hommes matois

Sont complices de la ville d’effroi

Ces hommes haineux et aux aguets

Leurs yeux fermés, leurs oreilles sourdes

Se promènent un gros bâton d’oppression et de joug à la main, dans les rues, sur les toits

À l’entour de la nuit   (p. 39)

 

Souffrances collectives et douleurs personnelles, tragédie d’un pays et destin individuel se superposent, s’imbriquent, se répondent, dans un univers concentrationnaire où hommes, femmes et enfants sont étouffés sous une chappe de plomb qui ne laisse s’échapper aucun espoir. Et pourtant la poésie en est un, en elle-même, et par elle-même, tant le pouvoir inné et immatériel de ses mots pleins de sens et de découvertes de soi soumet toute autre prétention d’un pouvoir basé sur la force brute.

Citons en ce sens Le papillon et la fée, où l’on perçoit une peine sublimée au-delà même de la personne qui la porte, ouvrant la voie à une féerie rêvée, voire possible « au bout de la nuit » (titre d’un autre poème évoquant le symbole du papillon, p. 99) pour l’âme qui, « en quête d'une gouttelette d’espoir », se définit comme « la fée vagabonde » (titre d’un autre poème de la même veine, p. 65) :

 

Sous l’ombrage des arbres muets du bois

Un papillon s’envola

Passa par les épines des rosiers non éclos

Et se posa sur les chevelures épaisses et emmêlées de la fée ;

Elle s’était assise misérablement

Près de l’étang d’effroi

Regardait l’eau stagnante

Et pressait étroitement

L’image de la lueur du soleil contre sa poitrine

Tantôt elle soupirait

Tantôt elle souriait un peu

Et comptait les jours restants jusqu’au matin du désir ;

Son regard se porta un moment

Sur le reflet de la petite tache de l’aile soyeuse du papillon

L’image de la lueur

Glissa soudain de ses bras

Et tomba

Son cœur chancela

La lueur du soleil se brisa ;

Le papillon lâcha les chevelures de la fée et vola

Il retourna vers le bocage

Pour parler du chagrin de la fée naïve

Et d’un espoir qui boucla à jamais sa malle.   (p. 41)

 

J’aimerai finir cette relecture en survol par la citation du poème Printemps, qui résonne comme une prière sinon comme un exorcisme poétique, en ce terrible printemps de tous les dangers que nous sommes en train de vivre :

 

Si le printemps

Enceint de douces gouttes de cristal

Avec un regard attirant

Et lumineux

S’asseyait un instant

Auprès de mes moments

Ces minutes malades et dénuées de passion,

Si mon haleine pouvait

Toucher les ardeurs de la vie

Et reprendre souffle,

Si mes yeux

S’absorbaient

Dans la contemplation de la source étincelante du soleil,

Mon cœur pourrait

Se remplir de la coquetterie des fleurs

Se diriger ivre et gracieux

Vers cette ruelle lointaine.

 

Une grande leçon de poésie, en ces jours sombres, une danse au-dessus du gouffre, une souffrance nourricière et fertile car engendrant des beautés éblouissantes et indélébiles. Merci, Saghi !

 

***

 

Lire aussi les chroniques à ce livre poignant dont la lecture ne laisse pas indemne :

- Catherine Andrieu, dans RAL,M, 16 février 2026

- Cathy Garcia-Canales, sur son blog, 28 février (extraits du livre)

- Nathalie Lescop-Boeswillwald, dans Les Amis de Thalie, n°s 127-128

- Françoise Urban-Menninger, dans Exigences littérature, 19 mars 2026

- Michel Bénard, dans Couleurs poésie (le blog littéraire de Jean Dornac, 24 mars 2026)

- Jacques Morin, dans Décharge : Les indispensables de Jacmo (29 mars 2026)

 

À l'occasion de Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, les Éditions du Cygne ont organisé le 7 mars, à la Maison des associations du 15ème, sous l'égide de l'Association Apulivre, une séance de lecture de textes de poétesses contemporaines dont Saghi Farahmandpour ; la préface et plusieurs poèmes de son recueil ont été lus par Patrice Kanozsai, le directeur de la maison d’édition : voir un extrait en vidéo, et la présentation de l’événement sur le site de l’éditeur.

 

Enfin, le 20 mars, lors de la soirée de Lecture mondiale pour Narges Mohammadi et les prisonniers politiques en Iran et à la mémoire des personnes tuées en Iran, organisée par le P.E.N. Club Français et animée par Carole Carcillo Mesrobian, sa présidente, plusieurs poèmes de ce recueil ont été lus par Dana Shishmanian, après une présentation de l’autrice.

 

Nous espérons que les échos dont jouit son livre en France pourront finalement lui parvenir (tous réseaux coupés, nous sommes sans nouvelles d’elle et de son mari depuis le 27 février).

 

Joakim Afoutni 

Crises ivoiriennes.

Avec des illustrations de Jacques Cauda. Préface de Murielle Compère-Demarcy.

Éditions Tarmac, janvier 2026 (76 p., 15 €)

 

Ces poèmes sont dédiés « à tous ceux qui ont le courage de lire de la poésie pour résister ». Tout un programme en une petite phrase placée parmi les « remerciements » à la fin, qui illumine rétroactivement le livre. L’auteur – ancien reporteur TV, directeur de rédaction, expert vidéo et producteur audio-visuel – nous fait voyager avec lui dans l’Afrique qu’il aime, pour l’avoir découverte à 19 ans et sillonnée pendant des années en tous sens à travers une trentaine de pays – « comme on traverse différentes strates d’une même vie dont il faut apprendre à épouser les contrastes », dit la préfacière du livre, Murielle Compère-Demarcy. Un parcours d’apprentissage, bien entendu, comme elle le souligne, aussi bien du monde que du soi, car les « crises » du titre sont à plusieurs niveaux… alors « le voyage n’y est pas découverte du monde – du moins, pas seulement – mais découverte de ce qu’un monde inconnu fait de vous ».

Ces quelques clés une fois données, on plonge dans le livre comme dans un fleuve à multiples courants aux vitesses contrastées et on se débat pour ne pas se laisser submerger par les vagues aux directions contraires, tout en percevant en clin d’œil les paysages bariolés et vivement, parfois violemment animés d’incessants mouvements qui défilent à vive allure le long des berges. La disposition des vers – à gauche, à droite, au milieu, espacés ou agglomérés, avec des trous entre les mots – crée une représentation visuelle de cette nage qu’est la lecture de ce livre-fleuve ; car la lecture est ici corporelle, tactile, immersive. La fluidité de l’écriture est rendue encore plus évidente dans un texte reproduit en manuscrit, aux grands traits horizontaux prolongés, parfois en volutes, qui coulent au-dessous et au-dessus des mots (Nouveau-né, « à Noé », pp. 42-46).

Impossible de citer des poèmes et même de découper des fragments de poèmes, tant l’écriture, tout en étant à l’opposé du compact, est indivisible, indéchirable, telle une tessiture d’énergies qui rend inter-solidaires les particules et molécules embarquées – et ce, en dépit ou à cause même d’un total décousu du discours, allant jusqu’à l’incongruité, et du total mélange de styles et de genres. Mais on peut néanmoins citer quelques phrasés qui vous flanquent comme des pales de vent ou des coups de vagues sur la tête… ainsi par exemple : « au fil des chemins fou / gravitent les hommes incompris de Dieu » (p. 13), « quelques damnés perdus se sont donné rendez-vous » (p. 17),  « ivre de raison sordide / je m’élançais aveugle dans ce ravin connu et reconnu » (p. 24), « une fringale de vide pour ne plus rien ressentir » (p. 26), « la pluie chaude des balles » (p. 28), « femme ventouse déboucheuse de sève » (p. 29), « la libération au goût amer / est tout aussi répugnante » (p. 32), « ange au cul d’opale » (p. 34), « l’eau claire      l’air révolutionnaire    le feu froid » (p. 37), « du doigt je touche     l’infini gris des plaies qui se referment » (p. 39), « le chant des absents tombe / sur chaque page » (p. 41), « je t’ai vu nue aspergée de rancœurs / sur le toit cave des étoiles filantes » (p. 57), « nous nous sommes raclé / l’âme pour nous évader nous échapper de nos corps » (p. 58), « les pêcheurs grimpant la marée reviennent par dizaines / NOUS AUSSI » (p. 61), « je m’évade au sol au-delà des idées / oui je me hisse pour donner du sens » (p. 67).

S’il fallait citer un poème en entier ce serait le Slam (p. 51), mais le lecteur le découvrira lui-même avec délice… Je n’en reproduis que les deux derniers vers qui forment pour ainsi dire « la morale » de cette fable en forme de balade d’amour en style slam :

On attend le bonheur assis

Alors que c’est debout qu’on prie.

 

Gérard Leyzieux

T’empresse.

Éditions Tarmac, septembre 2025 (62 p., 15 €)

 

Ce livre élégant et sobre par sa présentation graphique incite aux méditations sur le temps, qui « maîtrise, gère et digère nos corps » – et nos egos faut-il ajouter, pour comprendre la complémentarité avec le livre-jumeau Je(u) d’avatars, paru en même temps chez le même éditeur : nous existons, semble dire l’auteur, par jeux d’images suspendues de notre je qui se forment par à-coups, s’entremêlent, se déforment et s’évanouissent dans les embouchures du devenir, comme avalées par un temps trou-noir :

Invisible, froid et muet

Un trou noir dans la nuit

Un trou transparent dans la journée

Un trou s’agrandit, tenace et affamé

(…)

Un trou difforme ronge l’air

Avaler les mots du paysage

Aspirer les images des échanges

(…)

Un trou noir creuse son appel

Il intervient sur l’un, sur l’autre, sans arrêt

Dans la buée glacée des pourtours tourmentés

Où seconde après minute les sourires disparaissent

Au trou de toujours, indifférent à toute espèce de suspension (p. 42)

D’où ce titre qui a l’air d’une injonction : T’empresse (mais sans point d’interrogation !) S’agirait-il donc d’un carpe diem ? Je ne le crois pas ; il me semble plutôt, en parcourant ces pages denses traversées d’un pathos retenu, tellement replié sur soi qu’il passe presque comme un jeu blanc, que l’auteur incite plutôt à approfondir, et non à consommer l’instant, jusqu’au point où l’éphémère puisse se muer en son contraire… Utopique visée, dirait-on, mais l’écriture étant l’arc, il n’est pas impossible que la flèche atteigne sa cible ! Alors, t’empresse, à quoi faire ? À écrire, nul doute… C’est la seule destinée à embrasser sans méfiance, elle ne vous trahira pas, elle est notre seul gage d’éternité – ce que je crois lire à la fin du dernier poème du livre :

Temps décoche son arc

Et épingle ta parole aux échos des murs

Signe aujourd’hui de ton éternité

Sur la galaxie de la mémoire    (p. 61)

Il faut dire encore que le poète est un grand joueur non seulement de je-avatars mais aussi et surtout de mots… Il aime empiler des suggestions et des sens en des lectures multiples comme si plusieurs possibles à la fois se bousculaient sur une seule pointe du réel sémantique… Il affectionne aussi doubler les points d’attaque lexicaux par des saillants sonores en résonance, ce qu’on appelle des allitérations, comme si les sens des mots avaient une vie à eux cachée dans les sons et que seule cette prosodie liquide qui s’écoule à travers les nervures du poème comptait réellement. Et il ne rechigne pas à introduire des rimes par endroit, au titre du même principe des affinités acoustiques… Enfin, la disposition en spirale des vers et le souffle qu’est le rythme contribuent également à révéler la structure profondément musicale de ces poèmes.

Après ces quelques ressentis tout personnels, il convient de donner quelques extraits, à mon sens, révélateurs et significatifs, de cette belle écriture qui fait au fond l’éloge de la poésie. C’est elle qui gagne, contre le temps ou plutôt à cause même du temps, un espace d’éternité pour l’homme – car le temps infinit le poète.

Au jour de vie

Filent les lieux à l’oubli

Tant sol me glisse qu’images fuient

En nuit s’étourdit le passage

De jours en nuits l’héritage du devenir   (p. 28)

 

Le mouvement est décomposé

T’emps-vole l’onde immobile de ta vision

Alors que siffle à tes oreilles un boomerang invisible   (p. 34)

 

Hospitalité des lieux où temps t’infinit

Une espèce d’espace spacieux t’aspire

Dans l’élégante horizontalité dépourvue d’aspérités

Tu navigues à vue au loin de tout

Sous la caresse du regard

Qui engrange tes vies dans la distance

S’écoule la passion à la plaine ouverte

Alors que tes heures devenues uniques s’enroulent à ton souffle

Et que tes jours inscrivent leur contraction

En l’hélice qui mêle ta parole à l’éternité    (p. 56)

 

***

Nous avons découvert Gérard Leyzieux à la rubrique Terra incognita de mai-juin 2022, et il a été notre invité au Salon de lecture au printemps 2025 ; voir aussi ma chronique à son recueil Passages (éditions Tarmac, 2023) au numéro d’hiver 2024.

 

 

Paul Sanda

La note sanglante de Peter Warlock.

Éditions Rafael de Surtis, janvier 2026 (91 p., 19 €).

Préface et illustration Catherine Andrieu

 

« Paul Sanda ne raconte pas l’amour : il le traverse. Il en explore la part vulnérable, la part ardente, la part nue. Son écriture ne commente rien : elle agit. Elle déplace la respiration. Elle engage le lecteur dans un mouvement intérieur qui ne lui permettra plus de revenir à son point de départ. (…) Ainsi progresse le livre : comme une danse sur un fil. Paul Sanda écrit avec cette lucidité de funambule qui sait que la beauté n’apparaît qu’au bord du basculement. D’où cette architecture chorégraphique inspirée de la Capriol Suite » du compositeur anglais Peter Warlock, qui donne le titre de ce livre.

Difficile d’en rajouter, après la magnifique préface de Catherine Andrieu dont je viens de citer. Sauf pour dire qu’on a en effet affaire à un livre agissant, à l’instar d’une danse chamanique qui vous entraînerait dans le scénario rituel de ses volutes abyssales, que suggèrent d’ailleurs superbement les titres ondulés des poèmes : une mise en page originale et fluide, avec des suggestions musicales, répondant ainsi au texte lui-même qui développe des thèmes à variations, des tempo de fugues, des staccatos aux percussions. Ainsi se laissera-t-on emporter dans un « récit » envoûtant dont on ne saisira pas forcément les protagonistes ni l’intrigue, mais cela paraîtra comme insignifiant, du moment où la tension de ces micro-événements insolites, dont on ne sait rien en fait, vous saisit et vous tient en haleine. Ainsi au 1er chapitre, le in illo tempore déclencheur : Cette année-là, je fus saisi d’une torpeur étrange (titre suivi de 9 variations dont la dernière sonne comme une prémonition négative : Cette année-là, je riais sans savoir que tout s’écroulerait) ; au 2e, l’avant-goût du drame, ce temps d’attente d’un inconnu à surgir où tout semble encore normal : ll y eut un temps où nous ne souffrions pas du vent (avec ses 9 variations dont la dernière semble vouée à garder les choses en place, dans leurs distinctions naturelles : Il y eut un temps où nous n’aimions que la nuit) ; au 3e, l’irruption de la grande vague qui chamboule tout et fait chavirer le temps dans les ondulations de l’espace : le dérèglement commença… plusieurs fois, s’épancha plusieurs fois aussi, et enfin procéda – à quoi, on ne le sait pas, mais on tangue avec la langue du poème dans « l’enchevêtrement de désirs qui n’étaient plus que cendres noyées dans les eaux troubles / de la nudité ».

 

 

Après quoi, aux trois chapitres suivants, la danse prend complètement le dessus, comme si l’histoire vécue n’était en fait qu’un prétexte pour se laisser aller dans le tangage universel : alors à la folie on a dansé, pour rire, pour effacer les larmes, en 10 poèmes cosmiques, suivis d’une dizaine de danses célébrant l’amour fou telle une union ubique (à la closerie, au jardin, au square, au parc, … et enfin, au paradis), pour finir avec une danse de l’épée qui fait varier cette fois l’espérance, sur le fil – telle une chorégraphie funambulesque au-dessus du gouffre, qui s’avère tour à tour : la seule réalité, la seule chance, la seule grâce, le seul enivrement, ou enfin, la seule nécessité de cet amour-là : alors, à la folie, on danse !

Un régal à lire, ressentir dans son for intérieur et réciter à voix haute si l’envie vous en prend, pour redonner aux poèmes leur chair musicale.

 

Illustration par Catherine Andrieu (p. 50)

 

 

 

Lectures brèves

par Dana Shishmanian

Francopolis, Printemps 2026

 

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Créé le 1er mars 2002