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LECTURE -
CHRONIQUE Revues papier ou électroniques, critiques, notes de lecture, et coup de cœur de livres... |
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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS Printemps 2026 Lectures brèves par Dana
Shishmanian : Carole Carcillo Mesrobian ; Catherine
Andrieu ; Joakim
Afoutni ; Gérard Leyzieux ; Paul Sanda. *** |
Carole Carcillo MesrobianÉditions de Corlevour, juin 2025 (62 p., 15 €) Nous avons tâché de décortiquer l’univers poétique de Carole Carcillo Mesrobian en commentant deux de ses livres précédents, qui font paire : nihIL (Éditions Unicité, octobre 2021), lu et interprété par A.A. Shishmanian, et De Nihilo Nihil (Éditions Tarmac, janvier 2022), lu et glosé par Dana Shishmanian, au numéro de mars-avril 2022. Nous avons surtout repéré, alors, la dimension gnomique de son écriture, avec une prédilection pour l’ellipse, le paradoxe, le renversement sémantique, la « chute », toujours en surprise, du phrasé, suggérant cette thauma génuine (étonnement, perplexité, émerveillement, voire incompréhension) en laquelle Platon voyait l’origine de la philosophie – comme de la poésie d’ailleurs – ainsi que, à l’autre bout du monde culturel, la stratégie des exercices spirituels qu’on appelle koan – pendant oriental de l’aporia grecque affectionnée par Socrate – dans le bouddhisme japonais zen. Avec Falloir – dont le titre, comme nous l’indique sans doute l’autrice elle-même dans la présentation qu’on lit sur le site de l’éditeur, est un jeu entre le verbe impersonnel de la nécessité, sinon de l’obligation voire de la contrainte, en français, et l’accident toujours personnel et non volontaire de la chute (fall) en anglais – on est comme en-deçà de l’horizon visé dans les deux recueils susmentionnés. La voix qui parle dans les poèmes de ce recueil-ci est tantôt haute, comme se situant au-dessus de la mêlée, éprise qu’elle se montre du vouloir formuler en termes apodictiques, sinon contrôler comme un objet du savoir, le contingent, l’aléatoire, l’impermanent, tantôt toute basse, presque chuchotée, tentant par à-coups de confier, en toute humilité, tel un récit intime, les vicissitudes et le vécu haché d’un sujet, souvenirs ou instants présents, sans autre ambition que de communier ainsi avec son semblable. Le lyrique sous-tend alors le gnomique et de l’interférence, de l’alternance, du tressage des deux styles il résulte un alliage souple, fin, fluide, multiforme, imbu de mélancolie et d’amour mais aussi de vives colères par endroits. Car la poétesse réagit vigoureusement au « falloir se taire »… Une fois ces impressions décantées après une lecture admirative de cette écriture, par endroits, purement mallarméenne – tellement un certain hermétisme semble plier et replier le tissu langagier, en en faisant éclore des sens insoupçonnés – elles se doivent d’être soutenues par quelques exemples édifiants. Voilà donc ma sélection de perles de ce recueil exquis. Commençons avec la voix multi-tonale qui traverse le recueil et qui est finalement celle de la Poésie elle-même, ce que nous font comprendre d’ailleurs les mots d’ordre attachés en préambule à chacune des quatre parties du livre, comme autant de définitions : I. Le poème parle une langue cosmique car il ne
s’arrête pas entre les mots Son silence énumère la disparition du néant II. Le langage élabore une danse cosmique avec notre
posture archaïque car les mots puisent l’énergie de notre transcendance dans
notre animalité III. Les mots s’écrivent avec des lettres de papier
qui retranchent la chronologie du silence à la somme des pages IV. Nous absorbons un déluge cosmique avec un langage
imperméable Et ensuite, reprenons le fil de la lecture depuis le début, tout en nous laissant accrocher par de pures beautés rythmées au gré des passages : Nous collaborons avec nos ombres car la lumière se heurte à l’épaisseur de notre impermanence (p. 7) sur la table une assiette vide dans l’obscurité paresseuse disperse des éclaboussures de lune biseautées par instant et saillantes comme un sabre de feu roule au bord du regard (p. 11) dans la condensation du silence une épaisseur de souche lente éventée par endroit laisse émerger les étoiles ta trace ne fait pas de bruit parce que ton ombre a disparu peu à peu effacée par l’espace naufragé dans une mer d’encre aucun temps ne révèle encore sa lumière et demain dans le feu éteint du crépuscule ressemble aux souvenirs pliés dans des images que l’eau d’un songe allonge jusqu’au loin de tes yeux qui s’effacent démunis par la simplicité de l’oubli (p. 12) de sable la mémoire jamais possible mince comme un néon qui éclaire le vide tout juste entre les lignes où un instant parfois sur les mots attachés à ne rien vouloir dire et à l’abri d’un vent d’apeuré seront tus pour ouvrir (p. 24) dans la soie rebondie des déserts tes mots offrent le vent à un sable plus noir que l’ombre des mémoires sur le cône italique des dunes pèse une couleur de céramique lourde caressée par une nuit inconnue qui plonge dans le présent sa couleuvre de métal immobile sens inverse alignée diurne est l’obscurité (p. 31) tu espères que rien ne change mais l’averse rincera nos visages et fera disparaître lentement nos paroles tu sais ceci et je le sais l’avalanche des jours que tu regardes comme un enfant espère attraper la lumière sans s’emparer des nuits (p. 34) on apprivoise le fauve vivre ici où là sur un morceau de vent recouvert de terre où le chercher demeure parfois pareil dans les écrans encerclés par le fer les images de pluies remontées des enfers avec du feu dedans bloody mary la guerre et les fraternités fabriquées pour te taire vacantes tout même la mer sur son buvard d'air et l'ombre des forêts hachées par des frontières l'herbe rabâche l'herbe s'accroche sur hier émietté par hier menti toujours pour que falloir se taire (p. 48) *** Carole Carcillo Mesrobian – poète, critique littéraire, revuiste, éditrice, réalisatrice : visiter sa page d’auteure sur le site de la revue en ligne Recours au poème.
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Catherine AndrieuIls
ont dressé des anges sur des tessons Éditions Douro, janvier 2026 (71 p., 15 €) ; Ce que le corps
traverse. Trois livres pour rester vivante Éditions Rafael de Surtis - poésie, 1er trimestre 2026 (160 p., 19 €) L’œuvre poétique de Catherine Andrieu, prodigieuse depuis plusieurs années, s’approfondit ou mieux dit s’élargit en profondeur avec chaque recueil, en créant comme en découvrant, et en découvrant comme en créant, un espace insolite de la parole, du corps, des éléments, du silence, de lumière demi-obscure et du souffle, qui dans son infinie totalité – car le tout a cette propriété intrinsèque de ne jamais être complet, de toujours croître – tend à saturer l’imaginaire, en le poussant vers son contraire d’absolue négation, ce qui ne fait en fait que nourrir autrement le poème : car sa vie est un halo sans cesse renouvelé autour d’un trou noir qui l’attire sans jamais l’absorber. C’est l’impression que donne la lecture de ces textes d’une grande simplicité des moyens – en fait, de plus en plus dépouillés – qui vous surprennent à chaque détour du phrasé par quelque « chute » fonctionnant comme une mise en abîme du poème en lui-même, révélant un abandon du moi, une mise à nu de l’être, une conscience de seuil. Quelques exemples tirés de Ils ont dressé des anges sur des tessons, recueil qui « raconte » – car il y a un « narratif » secret dans ces livres (oui, il y a des événements poétiques aussi forts que les mouvements de l’histoire ou les catastrophes naturels…) – les vicissitudes des anges en terre de souffrance et de mort… et la manière insoupçonnée dont ils s’en sauvent. Par l’écriture : « Écrire ici, c’est dresser des anges – non pour en faire des icônes, mais pour dire qu’ils saignent eux aussi. Et qu’ils peuvent se dresser quand même. Sur des tessons. Sur les ruines. Sur les silences laissés béants. (p. 9). C’est le témoignage poétique qui rend une voix même muette aux anges meurtris : « Je n’étais plus qu’un cri pétrifié / dans une bouche orpheline de la langue. » (p. 17). Alors le poème fait de tout geste comme « une chorégraphie de seuil » – dont l’arrêt « n’est pas pour revenir. / C’est que la lumière, enfin, / a trouvé où tomber » (pp. 20-21). Car dans l’espace du poème, les formes passent « sans contour, / sans vouloir rester. / Elles allaient / comme vont les pensées / chez qui n’ont plus besoin de penser. (…) Comme si l’effacement était une manière d’exister / plus vraie que la présence. » (pp. 32-33). Cette poésie, « ce n’est pas une parole qui éclaire : c’est une obscurité qui palpite. À l’endroit exact où la lumière vacille et commence à saigner. C’est là que j’écris. » (p. 39). Pour Ce que le corps traverse, il m’est difficile de citer car tout est admirable dans ce livre de pure poésie, qui peut se lire aussi comme un vade-mecum spirituel, tant le cheminement à travers les « trois livres pour rester vivante » qui le composent et qui évoquent chacun un élément essentiel : le Feu, la Terre, et l’Eau (Les failles qui éclairent, Les mains sur la terre, et Tenue dans l’eau) – est en lui-même une découverte de soi. En fait le lecteur va de surprise en surprise car en écoutant la voix du poème qui se forme, se tisse, se murmure par un mouvement presque imperceptible près de l’oreille de son cœur, il désapprend à vouloir quoi que ce soit, à s’acharner sur un but quel qu’il soit, à discourir sur tout et rien, pour apprendre, à l’instar de la voix qui se meut et respire à ses côtés, à justement écouter… Une lente osmose semble s’opérer entre l’être du poète et l’être du monde, non dans l’affirmation et l’arrogance mais dans le retrait et l’humilité qui nous rendent semblables au vent, à l’eau qui nous porte dans son devenir perpétuel sans garder nos souvenirs, au feu qui forge notre mémoire et transforme notre corps physique en corps subtil, à la terre qui nous donne son appui fidèle en pierres, son souffle en plantes, et sa toujours guérisseuse chaleur animale. Il ne faut pas recourir à des références culturelles qui toutes me semblent fausser gravement la démarche de Catherine Andrieu et sa poétique sui-generis ; parler de surréalisme, panthéisme, érotisme, sensualisme, alchimie, voire mystique mettrait une chappe rigide et insupportable de préciosité sur ce monde de fluidités subtiles où naît une poésie éprouvée par le manque et les failles qu’elle surmonte. Ce livre, il faut le lire, s’y fondre, il vous accueille avec grâce et amour sans rien vous imposer, et la beauté qui vous surprend au fil des pages se déguste dans l’intimité de son âme. Oui, somme toute on pourrait appeler cette poésie, tout simplement, âme. Comme il serait interminable de vouloir citer les plus beaux passages – trop nombreux – qui m’ont ravie et nourrie lors de cette exquise lecture, je me résigne à citer le premier poème, sorte de prologue à l’aventure des éléments qui commence, et ensuite le dernier, Épilogue : Tout commence par une chaleur
qui n’a pas de nom. Ce n’est pas encore la douleur. C’est une pression dans la
poitrine, une densité sous la peau, quelque chose qui
insiste sans bruit. Le corps croit encore qu’il va
tenir. Il serre. Il retient. Il s’organise autour de ce
qu’il ne peut pas dire. Puis ça cède. Pas dans le fracas. Dans une lumière étroite. Une fente. Une perte de contour. Ce qui brûle n’est pas le
monde. C’est l’appui. Alors la parole tombe à
l’intérieur. Elle tombe dans la matière
vive. Elle tombe dans ce qui ne
protège plus. Et le feu commence. (p. 11) * Je ne sors pas de l’eau. Je m’y tiens autrement. Mon corps sait désormais ce que ma pensée ignorait : on ne traverse pas pour
atteindre une rive, on traverse pour apprendre une
forme de tenue. Ce qui a eu lieu ne s’achève
pas. L’enfance, la peur, la perte,
la musique, les bêtes, la mer — tout circule désormais à
l’intérieur de la même matière vivante. Rien ne s’est refermé. Rien ne s’est réparé. Mais quelque chose est devenu
respirable. Je n’attends plus que le
mouvement se calme. Je l’accorde à mon souffle. La mer continue. Les bêtes veillent. Les morts ne pèsent plus — ils
déplacent. Je ne cherche plus un sens qui
sauverait. Je veille un rythme qui tient. S’il y a une joie, elle est
basse, corporelle, sans éclat : une chaleur contre la peau, une note juste, une lumière maigre sur l’eau. Il n’y a pas de fin. Il y a une façon d’habiter ce
qui passe sans s’y dissoudre. Et dans cette tenue — fragile,
mobile, profondément vivante — je reste. (pp. 157-158) *** Voir, sur d’autres livres de Catherine Andrieu, mes notes de lecture aux numéros précédents : automne 2025 (sur Le Royaume sans murailles. Suivi de : L’aurore intranquille), été 2024 (sur Les ailes du papillon), hiver 2024 (sur Initiations et Des griffes d’obsidienne), été 2025 (sur Ce qui pousse dans le silence). |
Saghi Farahmandpour
Éditions du Cygne, février 2026 (170 p., 18 €) Préface de Dana Shishmanian. |
Joakim AfoutniAvec des illustrations de Jacques Cauda. Préface de Murielle Compère-Demarcy. Éditions Tarmac, janvier 2026 (76 p., 15 €) Ces poèmes sont dédiés « à tous ceux qui ont le courage de lire de la poésie pour résister ». Tout un programme en une petite phrase placée parmi les « remerciements » à la fin, qui illumine rétroactivement le livre. L’auteur – ancien reporteur TV, directeur de rédaction, expert vidéo et producteur audio-visuel – nous fait voyager avec lui dans l’Afrique qu’il aime, pour l’avoir découverte à 19 ans et sillonnée pendant des années en tous sens à travers une trentaine de pays – « comme on traverse différentes strates d’une même vie dont il faut apprendre à épouser les contrastes », dit la préfacière du livre, Murielle Compère-Demarcy. Un parcours d’apprentissage, bien entendu, comme elle le souligne, aussi bien du monde que du soi, car les « crises » du titre sont à plusieurs niveaux… alors « le voyage n’y est pas découverte du monde – du moins, pas seulement – mais découverte de ce qu’un monde inconnu fait de vous ». Ces quelques clés une fois données, on plonge dans le livre comme dans un fleuve à multiples courants aux vitesses contrastées et on se débat pour ne pas se laisser submerger par les vagues aux directions contraires, tout en percevant en clin d’œil les paysages bariolés et vivement, parfois violemment animés d’incessants mouvements qui défilent à vive allure le long des berges. La disposition des vers – à gauche, à droite, au milieu, espacés ou agglomérés, avec des trous entre les mots – crée une représentation visuelle de cette nage qu’est la lecture de ce livre-fleuve ; car la lecture est ici corporelle, tactile, immersive. La fluidité de l’écriture est rendue encore plus évidente dans un texte reproduit en manuscrit, aux grands traits horizontaux prolongés, parfois en volutes, qui coulent au-dessous et au-dessus des mots (Nouveau-né, « à Noé », pp. 42-46). Impossible de citer des poèmes et même de découper des fragments de poèmes, tant l’écriture, tout en étant à l’opposé du compact, est indivisible, indéchirable, telle une tessiture d’énergies qui rend inter-solidaires les particules et molécules embarquées – et ce, en dépit ou à cause même d’un total décousu du discours, allant jusqu’à l’incongruité, et du total mélange de styles et de genres. Mais on peut néanmoins citer quelques phrasés qui vous flanquent comme des pales de vent ou des coups de vagues sur la tête… ainsi par exemple : « au fil des chemins fou / gravitent les hommes incompris de Dieu » (p. 13), « quelques damnés perdus se sont donné rendez-vous » (p. 17), « ivre de raison sordide / je m’élançais aveugle dans ce ravin connu et reconnu » (p. 24), « une fringale de vide pour ne plus rien ressentir » (p. 26), « la pluie chaude des balles » (p. 28), « femme ventouse déboucheuse de sève » (p. 29), « la libération au goût amer / est tout aussi répugnante » (p. 32), « ange au cul d’opale » (p. 34), « l’eau claire l’air révolutionnaire le feu froid » (p. 37), « du doigt je touche l’infini gris des plaies qui se referment » (p. 39), « le chant des absents tombe / sur chaque page » (p. 41), « je t’ai vu nue aspergée de rancœurs / sur le toit cave des étoiles filantes » (p. 57), « nous nous sommes raclé / l’âme pour nous évader nous échapper de nos corps » (p. 58), « les pêcheurs grimpant la marée reviennent par dizaines / NOUS AUSSI » (p. 61), « je m’évade au sol au-delà des idées / oui je me hisse pour donner du sens » (p. 67). S’il fallait citer un poème en entier ce serait le Slam (p. 51), mais le lecteur le découvrira lui-même avec délice… Je n’en reproduis que les deux derniers vers qui forment pour ainsi dire « la morale » de cette fable en forme de balade d’amour en style slam : On
attend le bonheur assis Alors
que c’est debout qu’on prie. |
Gérard LeyzieuxÉditions Tarmac, septembre 2025 (62 p., 15 €) Ce livre élégant et sobre par sa présentation graphique incite aux méditations sur le temps, qui « maîtrise, gère et digère nos corps » – et nos egos faut-il ajouter, pour comprendre la complémentarité avec le livre-jumeau Je(u) d’avatars, paru en même temps chez le même éditeur : nous existons, semble dire l’auteur, par jeux d’images suspendues de notre je qui se forment par à-coups, s’entremêlent, se déforment et s’évanouissent dans les embouchures du devenir, comme avalées par un temps trou-noir : Invisible, froid et muet Un trou noir dans la nuit Un trou transparent dans la
journée Un trou s’agrandit, tenace et
affamé (…) Un trou difforme ronge l’air Avaler les mots du paysage Aspirer les images des échanges (…) Un trou noir creuse son appel Il intervient sur l’un, sur
l’autre, sans arrêt Dans la buée glacée des pourtours
tourmentés Où seconde après minute les
sourires disparaissent Au trou de toujours, indifférent à toute espèce de suspension (p. 42) D’où ce titre qui a l’air d’une injonction : T’empresse (mais sans point d’interrogation !) S’agirait-il donc d’un carpe diem ? Je ne le crois pas ; il me semble plutôt, en parcourant ces pages denses traversées d’un pathos retenu, tellement replié sur soi qu’il passe presque comme un jeu blanc, que l’auteur incite plutôt à approfondir, et non à consommer l’instant, jusqu’au point où l’éphémère puisse se muer en son contraire… Utopique visée, dirait-on, mais l’écriture étant l’arc, il n’est pas impossible que la flèche atteigne sa cible ! Alors, t’empresse, à quoi faire ? À écrire, nul doute… C’est la seule destinée à embrasser sans méfiance, elle ne vous trahira pas, elle est notre seul gage d’éternité – ce que je crois lire à la fin du dernier poème du livre : Temps décoche son arc Et épingle ta parole aux échos des
murs Signe aujourd’hui de ton éternité Sur la galaxie de la mémoire (p. 61) Il faut dire encore que le poète est un grand joueur non seulement de je-avatars mais aussi et surtout de mots… Il aime empiler des suggestions et des sens en des lectures multiples comme si plusieurs possibles à la fois se bousculaient sur une seule pointe du réel sémantique… Il affectionne aussi doubler les points d’attaque lexicaux par des saillants sonores en résonance, ce qu’on appelle des allitérations, comme si les sens des mots avaient une vie à eux cachée dans les sons et que seule cette prosodie liquide qui s’écoule à travers les nervures du poème comptait réellement. Et il ne rechigne pas à introduire des rimes par endroit, au titre du même principe des affinités acoustiques… Enfin, la disposition en spirale des vers et le souffle qu’est le rythme contribuent également à révéler la structure profondément musicale de ces poèmes. Après ces quelques ressentis tout personnels, il convient de donner quelques extraits, à mon sens, révélateurs et significatifs, de cette belle écriture qui fait au fond l’éloge de la poésie. C’est elle qui gagne, contre le temps ou plutôt à cause même du temps, un espace d’éternité pour l’homme – car le temps infinit le poète. Au jour de vie Filent les lieux à l’oubli Tant sol me glisse qu’images
fuient En nuit s’étourdit le passage De jours en nuits l’héritage du devenir (p. 28) Le mouvement est décomposé T’emps-vole
l’onde immobile de ta vision Alors que siffle à tes oreilles un boomerang invisible (p. 34) Hospitalité des lieux où temps t’infinit Une espèce d’espace spacieux
t’aspire Dans l’élégante horizontalité
dépourvue d’aspérités Tu navigues à vue au loin de tout Sous la caresse du regard Qui engrange tes vies dans la
distance S’écoule la passion à la plaine
ouverte Alors que tes heures devenues
uniques s’enroulent à ton souffle Et que tes jours inscrivent leur
contraction En l’hélice qui mêle ta parole à
l’éternité (p. 56) *** Nous avons découvert Gérard
Leyzieux à la rubrique Terra incognita de mai-juin 2022, et il a été notre invité au Salon de lecture au printemps 2025 ; voir aussi ma chronique à son recueil Passages (éditions
Tarmac, 2023) au numéro d’hiver 2024. |
Paul SandaLa note sanglante de Peter Warlock. Éditions Rafael de Surtis, janvier 2026 (91 p., 19 €). Préface et illustration Catherine Andrieu « Paul Sanda ne raconte pas l’amour : il le traverse. Il en explore la part vulnérable, la part ardente, la part nue. Son écriture ne commente rien : elle agit. Elle déplace la respiration. Elle engage le lecteur dans un mouvement intérieur qui ne lui permettra plus de revenir à son point de départ. (…) Ainsi progresse le livre : comme une danse sur un fil. Paul Sanda écrit avec cette lucidité de funambule qui sait que la beauté n’apparaît qu’au bord du basculement. D’où cette architecture chorégraphique inspirée de la Capriol Suite » du compositeur anglais Peter Warlock, qui donne le titre de ce livre. Difficile d’en rajouter, après la magnifique préface de Catherine Andrieu dont je viens de citer. Sauf pour dire qu’on a en effet affaire à un livre agissant, à l’instar d’une danse chamanique qui vous entraînerait dans le scénario rituel de ses volutes abyssales, que suggèrent d’ailleurs superbement les titres ondulés des poèmes : une mise en page originale et fluide, avec des suggestions musicales, répondant ainsi au texte lui-même qui développe des thèmes à variations, des tempo de fugues, des staccatos aux percussions. Ainsi se laissera-t-on emporter dans un « récit » envoûtant dont on ne saisira pas forcément les protagonistes ni l’intrigue, mais cela paraîtra comme insignifiant, du moment où la tension de ces micro-événements insolites, dont on ne sait rien en fait, vous saisit et vous tient en haleine. Ainsi au 1er chapitre, le in illo tempore déclencheur : Cette année-là, je fus saisi d’une torpeur étrange (titre suivi de 9 variations dont la dernière sonne comme une prémonition négative : Cette année-là, je riais sans savoir que tout s’écroulerait) ; au 2e, l’avant-goût du drame, ce temps d’attente d’un inconnu à surgir où tout semble encore normal : ll y eut un temps où nous ne souffrions pas du vent (avec ses 9 variations dont la dernière semble vouée à garder les choses en place, dans leurs distinctions naturelles : Il y eut un temps où nous n’aimions que la nuit) ; au 3e, l’irruption de la grande vague qui chamboule tout et fait chavirer le temps dans les ondulations de l’espace : le dérèglement commença… plusieurs fois, s’épancha plusieurs fois aussi, et enfin procéda – à quoi, on ne le sait pas, mais on tangue avec la langue du poème dans « l’enchevêtrement de désirs qui n’étaient plus que cendres noyées dans les eaux troubles / de la nudité ». Après quoi, aux trois chapitres suivants, la danse prend complètement le dessus, comme si l’histoire vécue n’était en fait qu’un prétexte pour se laisser aller dans le tangage universel : alors à la folie on a dansé, pour rire, pour effacer les larmes, en 10 poèmes cosmiques, suivis d’une dizaine de danses célébrant l’amour fou telle une union ubique (à la closerie, au jardin, au square, au parc, … et enfin, au paradis), pour finir avec une danse de l’épée qui fait varier cette fois l’espérance, sur le fil – telle une chorégraphie funambulesque au-dessus du gouffre, qui s’avère tour à tour : la seule réalité, la seule chance, la seule grâce, le seul enivrement, ou enfin, la seule nécessité de cet amour-là : alors, à la folie, on danse ! Un régal à lire, ressentir dans son for intérieur et réciter à voix haute si l’envie vous en prend, pour redonner aux poèmes leur chair musicale. Illustration par Catherine Andrieu (p. 50) |
Lectures brèves
par Dana Shishmanian
Francopolis,
Printemps 2026
Créé le 1er mars 2002